A l’Est, en lisant, en cavalant : 3. La Volga paisible

Fin juillet 1942, un jeune soldat allemand embarqué sur le front de l’Est écrit ainsi à sa sœur :

Ce soldat s’appelle Hans Scholl. Il est déjà passé par Varsovie, il a compris ce qui se passe sur ce front de l’Est. Profondément croyant, il cherche comme une rédemption dans l’immensité plane et profonde de l’horizon russe. Lui et sa sœur Sophie sont membres actifs du groupe « la Rose blanche » qui, dès l’été 1942, distribue des tracts anti-hitlériens au cœur de l’Allemagne. Ils en mourront, exécutés par le régime nazi en février 1943. La correspondance du frère et de la sœur, poignante autant qu’instructive, n’a été publiée que récemment[1].

Il y a quelques années, j’ai passé un morceau d’été dans un coin perdu de la campagne russe, qui était situé sur la ligne de front, figée une bonne partie de l’année 1942, correspondant à l’avancée maximale de l’armée allemande. Et j’ai vu cette campagne, entre terre et ciel, comme Hans Scholl l’avait vue, un horizon illimité sous un ciel floconneux et lumineux. C’était sur le cours supérieur de la Volga, près d’un village tranquille surplombant le confluent du fleuve et d’une rivière limpide. Ce village, Dubrovki, est situé une dizaine de kilomètres en aval d’une petite ville, Staritsa, là où, entre Rjev et Tver (cette dernière ville appelée Kalinine durant la période soviétique), la Volga, encore fleuve modeste, coule langoureusement et provisoirement vers le nord-est, entre des rives herbues et surélevées, presque tracées au cordeau à proximité des villages, ou bien en empruntant une tranchée davantage forestière et sauvage dans les zones isolées. Le fleuve, au débit lent mais déjà nourri, et les nuages, toujours changeants, défilent en accord intime.

Cette campagne si paisible avait bien du mal à évoquer la guerre. Pourtant, pour qui sait regarder et écouter, le paysage et les mémoires en portent encore les cicatrices. Un artiste de terrain, JeanF Jans, venu depuis Bruxelles et rencontré dans la maison d’hôtes dont nous partageâmes un temps l’espace et la vie, s’est fait le réceptacle délicat de ces traces, leur donnant place dans un journal de voyage, Russian Diary Moods, et un court-métrage, Streitquartett, où il accompagne des investigateurs allemands à la recherche, en bonne entente avec leurs homologues russes, de dépouilles encore enfouies de soldats de la Wehrmacht.

Nous étions logés dans une maison d’hôtes, entre datcha et isba, dont l’organisation et les rythmes gardaient l’esprit communautaire si ancré dans l’histoire russo-soviétique. Nous avions des chevaux à disposition, des montures robustes et impavides, contentes de battre la campagne sans trop d’itinéraires prédéterminés, en l’absence de cartes utilisables et au gré des humeurs du jour, avec la Volga comme axe de référence, pour ne pas s’égarer au cours de ces libres chevauchées, dont les parcours improvisés alternaient de manière répétée entre bosquets, champs et prairies. La déprise agricole, après la débandade de l’agriculture collective, laissait la flore sauvage prendre le dessus. Le flâneur équestre rêvasse aux possibles qui flottent dans la vie comme les nuages dans le ciel russe. Passant au galop pour prendre à travers champs, nous dérangions les cigognes, en envol groupé. De calmes hameaux, composés d’isbas disparates mais coquettes, éparpillées entre les habituelles palissades de bois, rompaient la monotonie. Eglises et cimetières à l’abandon témoignaient cependant d’une vie antérieure qui s’en était allée. Un jour, le maître de maison nous gratifia d’une expédition en télègue jusqu’au bourg plus étendu de Pankovo. Tchékhov n’était pas loin.

Pas ou plus de bateliers sur le chemin de halage qui emmène jusqu’à Staritsa le long de la Volga. Le chemin épouse les lents méandres du fleuve, jusqu’à ce que l’immaculé monastère qui signale la proximité de la ville se découvre sous le soleil qui enlumine l’autre rive du fleuve : un paysage russe, comme celui que découvre, de plus haut, un expérimentateur téméraire de ballon à air chaud dans le prologue du film de Tarkovski, Andréï Roublev (1969), qui retrace les pérégrinations et le destin de ce moine, peintre d’icônes, qui vécut à la jointure des XIVe et XVe siècles. Roublev parcourt avec ses compagnons la campagne russe et nourrit son inspiration de ses rencontres, souvent déconcertantes, avec un peuple autant païen et profane que porté au mysticisme. Quand nous traversâmes Staritsa, le monastère était en restauration. Et la ville elle-même gardait encore son empreinte soviétique, apparemment guère pressée de s’en débarrasser. Chez le ferrailleur du coin, JeanF trouva quelques vestiges de la guerre, dépareillés mais précieux témoins.

L’espace, en Russie, est une ressource à double face. C’est la richesse d’une « puissance pauvre », pour reprendre le titre d’un ouvrage de référence de Georges Sokoloff, une composante de la « démesure russe », un autre de ses titres[2]. On peut se perdre à jamais dans cet espace, lorsqu’il devient lieu de relégation forcée, mais aussi s’y dérober habilement aux contraintes exercées par un pouvoir oppresseur mais lointain, qui ne peut contenir cet espace dans son seul poing, hier comme aujourd’hui. Le reporter russe Vassili Peskov raconte la vie d’Agafia, dont la famille s’est retirée depuis 1928 au fin fond de la taïga sibérienne et qui a continué à y vivre, en quasi-autarcie, jusqu’à aujourd’hui[3]. Mais il n’est pas besoin d’aller à cet extrême érémitique en contrée lointaine pour jouir de la vastitude russe. La sensation de liberté qu’éprouve le cavalier au long de chemins où les indications comme les clôtures sont rares, au travers de ces villages habités où il croise pourtant peu de monde, est un paradoxe qui lui fait aimer, irréversiblement, la Russie, envers et contre tout.


[1] Hans et Sophie Scholl, Lettres et carnets, Tallandier, 2008.

[2] Georges Sokoloff, La puissance pauvre. Une histoire de la Russie, de 1815 à nos jours, Fayard, 1993 ; La démesure russe. Mille ans d’histoire, Fayard, 2009.

[3] Vassili Peskov, Des nouvelles d’Agafia, Actes Sud, 2009.

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