Une traversée cavalière des hautes terres centrales

La géographie du Massif Central est un enchevêtrement touffu de montagnes et de plateaux, de vallées et de plaines, qui sépare, autant qu’elle les joint, des terroirs proches. Bien sûr, les voies de communication modernes, notamment autoroutières, enjambent les obstacles et déroulent la succession des panoramas avec la facilité de la vitesse. Mais des itinéraires plus confidentiels réactivent « les chemins de charroi pierreux » hérités des temps anciens, ceux qu’emprunta Stevenson, l’auteur de « L’île au trésor », qui ne l’était pas encore lorsqu’il raconta son périple cévenol de 1878, « Voyages avec un âne dans les Cévennes »[1]. Ces itinéraires s’efforçaient d’aller au plus court et, peut-être, au plus sûr, à l’époque, en suivant, autant que possible, la ligne de crête ou le flanc des montagnes, qui s’enchaînent les unes aux autres par des cols constituant autant de haltes bienvenues. Ils utilisaient aussi les failles naturelles du relief, voies plus faciles mais plus exposées aux menaces, comme le médiéval et marchand chemin de Regordane, qui allait du Puy-en-Velay à la Méditerranée. La pratique de ces itinéraires permet d’éprouver « l’esprit des hautes terres », sans lequel l’expérience du Massif Central serait fort incomplète[2].

Au mois d’août 2021, l’annuelle randonnée « baroud » organisée par l’équipe morvandelle de Sommant Horse Team et emmenée par Jean de Chatillon a gratifié d’un tel itinéraire les cavaliers qui s’y sont retrouvés, environ 300 kilomètres en neuf jours, le plus souvent à une altitude variant entre 1000 et 1500 mètres, au long d’une ligne d’apparence modérément sinueuse si on s’en tient à une carte d’échelle moyenne (avec les détails d’une carte au 25000e, c’est autre chose). Cet itinéraire part des environs de Saint-Etienne pour aboutir, selon une orientation sud se décalant par à-coups vers l’ouest, à Florac, où s’amorce, dans ce creux des Cévennes, la tranchée du Tarn. Le long de ce parcours, la géographie du Massif Central se plisse et déplisse comme un atlas vivant. Et  le voyage à cheval, en enchaînant au mieux les trois allures, selon la nature du relief et du chemin, selon l’envie de la monture et du cavalier aussi, permet, dans une journée, de vivre littéralement cette géographie, de saisir les mutations du paysage, lorsque, allant vers le sud, l’ambiance méditerranéenne affleure progressivement dans la végétation et les odeurs.   

Prélude

Le périple commence depuis les coteaux, premiers contreforts du massif du Pilat, qui dominent, à une altitude de 500 mètres, Saint-Chamond et la vallée du Gier, modeste rivière qui descend vivement du massif avant d’aller confluer plus calmement avec le Rhône (mais le Gier a ses humeurs dévastatrices). Le domaine de la Barollière, à Saint-Paul-en-Jarez, fut demeure des seigneurs du Jarez et octroi entre Loire et Rhône puis devint, plus tard, lieu de résidence d’industriels du textile et de la métallurgie. Depuis cette époque, la vallée du Gier a perdu de sa superbe industrielle mais gagné en verdeur. Le temps n’est plus où Jules Vallès, qu’on retrouvera du côté du Velay, s’exprimait ainsi quand il était « l’enfant » quittant le sillon houiller et industriel évasé qui court de Rive-de-Gier à Firminy en passant par Saint-Etienne : « C’est ici que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à coups de balai… »[3]. J’ai connu un bassin stéphanois, mon lieu d’enfance et de prime jeunesse, qui ressemblait encore fort, dans les années 1950 et 1960, à cette description datant d’un siècle plus tôt, avant que les restructurations minières et industrielles engagées dans les années 1970 ne défassent peu à peu ce paysage ingrat. Saint-Etienne, ex-ville noire, revêt, comme il se doit, des atours de ville verte, mais l’agglomération stéphanoise et ses paysages conservent de ce passé des cicatrices indélébiles, comme autant de marques honorables de cette gloire industrielle. Depuis Saint-Paul-en-Jarez, le regard se perd, au nord de la vallée, dans les monts doucement bosselés du Lyonnais. Côté sud, la ligne sommitale du Pilat, avec les deux crêts de la Perdrix et de l’Oeillon, est bien visible. Nous amorcerons par ces monts du Pilat l’itinéraire qui nous conduira aux Cévennes encore lointaines. Le Pilat pointe comme un cap s’incrustant entre les vallées de la Loire et du Rhône, ici voisines, et nous allons pénétrer le continent des hautes terres qui s’élargit au sud de ce cap.

Jour 1

La montée aux sommets du Pilat s’effectue sans guère de transition. Une fois franchis les premiers coteaux par de bons chemins, la rudesse des pentes l’emporte, accentuée par le délitement des vieux chemins empierrés qui s’éboulent sous les sabots. Une dénivellation de près de mille mètres est absorbée pas à pas dans la matinée, jusqu’aux landes couvertes de bruyères épanouies qui bordent le Crêt de la Perdrix (1432 m). L’ascension a été à peine interrompue par une brève halte à la Jasserie du Pilat, jadis refuge doté d’un clocher pour guider les voyageurs égarés, où Jean-Jacques Rousseau aurait fait étape, et aujourd’hui haut lieu de sortie des stéphanois qui viennent jusque-là par une route en cul de sac. La crête franchie laisse place à un plateau ondulé et verdoyant, où les allures peuvent être plus rapides. Nous descendons doucement par bois et prairies jusqu’au col de la République, où passe la route qui relie Saint-Etienne à Valence, puis nous poursuivons jusqu’au centre équestre des Ecrinelles, lové au sein de prairies plantureuses, à proximité de Saint-Sauveur-en-Rue. 

Jour 2

La transition est aisée vers le plateau altiligérien, parcouru de croupes densément boisées et entrecoupé de vallées encaissées. Si les occasions de halte rafraichissante ne sont pas trop nombreuses, elles sont accueillantes, pour les chevaux comme pour les cavaliers. La pause matinale prend une allure de saloon en plein air tandis que les chevaux apprécient en se délassant la prairie de la pause méridienne. Ce n’est sûrement pas une campagne surpeuplée mais, en cette période estivale, elle n’est pas non plus déserte : les rencontres diverses ne sont pas rares. Le soir, les chevaux baguenaudent dans les prairies de la douce dépression occupée par l’étang du moulin de Gorre, dans les alentours du village de Montregard et du hameau de Fours.

Jour 3

L’étang est saupoudré de brumes matinales, l’horizon est rosi par le soleil levant. Des chemins forestiers propices au galop nous emmènent rapidement vers le plateau régulier, à la limite orientale du Velay, qui précède l’arête où culminent les monts Mézenc et Gerbier du Jonc, points de mire de notre pacifique cavalerie. L’arête, qui fuit vers le sud, borne la large perspective du plateau. L’approche emprunte des chemins rapides mais reste pourtant lente sur ces vastes étendues. Une dernière butte enfin passée, Fay-sur-Lignon se détache, perché sur l’arête volcanique – un dyke – qui nous fait face, fier village aux bornes de la « montagne protestante », ce petit terroir de la Réforme autour du Chambon-sur-Lignon et du Mazet-Saint-Voy. En 1942, Camus écrivit  « La Peste » dans ce coin-là, où nombre d’enfants juifs trouvèrent un refuge hospitalier. A Fay-sur-Lignon, le vide des grandes places utilisées pour les foires aux chevaux et bestiaux confère un mélancolique air d’abandon au village. 

Jour 4

Nous partons dans les pâturages, bien fournis après un début d’été pluvieux. Voilà, derrière la croupe boisée du Mont Signon, Chaudeyrolles, le village où séjourna Jules Vallès, lorsqu’il était « l’enfant ». Il fait imaginer l’ambiance du lieu par des temps moins cléments que le calme estival d’aujourd’hui :  « Il souffle un vent dur qui rase la terre avec  colère, parce qu’il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée, comme le dos décharné d’un éléphant. C’est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés ou des chevaux plantés dans les prairies ». Nous approchons le Mézenc, planté, lui, dans ses estives, par des chemins en lacet, où nos chevaux désormais bien affutés galopent à l’envi. Puis nous contournons l’arête sommitale par un chemin en lisière des bois qui s’agrippent aux pentes du mont. Le regard porte sur la vaste perspective des estives pentues et vides, en direction, à l’ouest,  du village des Estables. C’est le lieu d’élection de la méchante burle des tempêtes hivernales. Le Mézenc contourné, le paysage s’ouvre à l’est, depuis la Croix de Boutières, sur les reliefs tourmentés du Vivarais ardéchois avec, au premier plan, les sucs phonolithiques érigés comme des pains de sucre. Nous filons droit au sud, doublons le Gerbier de Jonc et rejoignons le lit d’une Loire virginale, limpide et vive, encore étroite, qui nous conduit au village de Sainte-Eulalie.

Jour 5

Quittant Sainte-Eulalie, nous retrouvons le fil de la Loire, qui coule un bref moment vers le sud avant de redresser irrémédiablement son cours vers le nord. Puis notre chemin s’en écarte, grimpant, après avoir côtoyé un enclos de cabanes dédié à l’élevage de pintades, sur des versants forestiers. Un regard en arrière révèle Sainte-Eulalie dans les lointains déjà, sur le flanc sud de l’ensemble basaltique du Mézenc et des sucs qui le parsèment. Des sentiers tournicotant au sein de forêts épaisses et silencieuses nous amènent sur la ligne de partage des eaux, entre Méditerranée et Atlantique. Après la pause de midi, c’est une longue cavalcade plus dégagée, entre prairies et bois, jusqu’à la plongée finale sur le bassin de Lanarce.

Jour 6

Depuis Lanarce, droit au sud, une longue remontée par vallons et crêtes, conduit, après une franche descente, au col du Bez, entre Vivarais et Cévennes. Au col, un panneau raconte comment le commerce du vin, transporté par les muletiers depuis le bas Vivarais, respectait, au temps de la peste de 1720-21, les contraintes sanitaires de l’époque par un ingénieux dispositif de tuyauterie afin d’éviter les contacts directs. Passé le col, en obliquant à l’ouest, une rude montée herbue nous amène de nouveau sur les crêtes, désormais rocailleuses et décharnées, aux allures de garrigue. C’est l’entrée en terre lozérienne. La lourde masse granitique du mont Lozère émerge à l’horizon, vue d’ici comme une longue table qui pointe vers le sud, en direction de la Méditerranée. La descente vers la Bastide-Puylaurent, premier village lozérien de notre chevauchée, longe le domaine de l’abbaye de Notre-Dame-des-Neiges, là où Stevenson fit un séjour mémorable dont il parle abondamment dans son livre. De fait, la Bastide-Puylaurent est le lieu de convergence de son itinéraire avec le nôtre. Stevenson, qui ne disposait que d’un simple âne bâté et non pas des valeureux chevaux randonneurs de Sommant, partit du Puy-en-Velay, plus au sud que notre point de départ, et emprunta une route un peu plus à l’ouest que la nôtre. Jean de Chatillon me fait observer que le récit pittoresque de Stevenson, devenu un classique de la littérature baroudeuse, aurait dû s’appeler « La souffrance de Modestine » car l’auteur en herbe n’a guère été tendre avec son âne, qui était une ânesse…  L’Allier et la voie ferrée transitent par la Bastide-Puylaurent, village ainsi situé sur un axe bien tracé de communication nord-sud qu’empruntait aussi le chemin de Regordane. Nous bivouaquons sur la rive boisée de l’Allier, où les chevaux s’abreuvent sans retenue.

Jour 7

De nouveau, plein sud, en remontant un bref moment le cours de l’Allier avec une vue latérale sur le mont Lozère. Nous nous en écartons pour rejoindre un large chemin en balcon qui domine le village de Prévenchères et la haute vallée du Chassezac qui, lui, coule vers l’Ardèche et le Rhône. C’est un chemin de lave taillé à main d’homme, avec des encoches pour les roues des chariots (comme à Pompéi !). La résonance de la roche nue sous les fers incite à une allure prudente afin de les économiser.  La tonalité méditerranéenne de la végétation s’affirme.  Le tracé est accidenté, franchissant des ravines profondes, et oblige à mettre pied à terre pour guider les chevaux sur les sentes pentues et étroites, enserrées dans la garrigue. L’étroite vallée du Chassezac, encore torrent modeste, est traversée par une passerelle. Par des chemins plus roulants, c’est la remontée jusqu’à la Garde-Guérin, place-forte du XIIe siècle qui domine hautainement les gorges désormais plus impressionnantes du Chassezac. Elle était poste-frontière stratégique sur le chemin de Regordane, que nous empruntons pour une rude descente au lac de Villefort. Puis, longeant le lac vers l’ouest après avoir rejoint par une montée pédestre sans pitié une belle allée forestière qui le surplombe, nous abordons les contreforts du mont Lozère. Un chemin latéral permet d’atteindre, sur le flanc nord du mont, Altier, village austère au fond de la vallée de la rivière éponyme, qui s’en va alimenter le lac de Villefort. Le village parait protégé des frasques de la rivière cévenole par un surplomb suffisant. Chevaux et cavaliers bivouaquent en bordure de la rivière. Une baignade fraichement revigorante et presque vespérale clôt cette rude et chaude journée.

Jour 8

Nous partons à l’assaut tranquille de la masse imposante du mont Lozère par des chemins assagis. A mi-chemin, Cubières, village hospitalier pourvu d’une fontaine bienvenue pour les chevaux, dispose d’un bistrot qui accueille tout aussi bien les cavaliers. Nous tirons le portrait avec l’accorte aubergiste, avant la montée finale sur le plateau sommital, jusqu’au chalet du Mont Lozère et ses écuries. Les vastes étendues du plateau se déploient en éventail devant nous.

Jour de conclusion

Nous galopons allègrement sur les chemins qui épousent les courbes de niveau des crêtes du Mont Lozère, à l’ouest du sommet de Finiels, laissé derrière nous : c’est la route forestière dite des chômeurs, ouverte dans les années trente du siècle dernier. L’immensité des estives et des landes fleuries nous accueille, jusqu’à l’étang de Barradon, dont le pourtour affiche une allure de taïga nordique. La descente vers Florac, via la cham calcaire des Bondons, parsemée de ses puechs marneux en forme de mamelons (cham, c’est le causse en occitan), est d’abord progressive puis plonge résolument dans la vallée du Tarn. La chaleur du fond de vallée nous absorbe et signe le terme de notre traversée cavalière des hautes terres.


[1] Robert-Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, Christian Bourgois Editeur, 10-18, 1977.

[2] Massif central. L’esprit des hautes terres, sous la direction de Llibert Tarrago, Editions Autrement, 1996.

[3] Jules Vallès, L’enfant, Hachette, 1991

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