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Le ressentiment social, passion triste et littéraire: Monte-Cristo, Sorel et nous

L’étudiant dans son garni du Quartier latin (Gavarni, 1839)

Au XIXe siècle, devenir adulte à l’époque de la Restauration est porteur de frustration pour nombre de jeunes gens : les belles espérances émancipatrices de la Révolution sont remisées et l’aventure napoléonienne, au prestige rehaussé par la haine que vouent les ultras restaurateurs à l’usurpateur, n’a plus que le goût amer de la nostalgie pour une épopée défunte. Et afficher cette nostalgie est risqué. La vision romantique de l’histoire s’alimente de cette frustration. L’histoire n’est pas unidirectionnelle comme l’ont voulu les philosophes. Le classicisme, y compris celui des Lumières, rationalise l’histoire sur un mode téléologique, tandis que le romantisme met en avant l’histoire souffrante, ses pathologies et ses mystères, la considère avec insatisfaction et ironie. Pour Arnold Hauser, historien de l’art trop oublié, le romantisme conçoit l’histoire comme « un flux éternel de luttes sans fin », animé par des forces personnifiées. Dans ce texte, je m’appuie sur cet historien hongrois : sa lecture sociale de l’histoire de l’art et de la littérature, sur longue période, fascine par une érudition sans mesure ; elle repose sur un équilibre flexible entre un déterminisme marxiste bien trempé, qui rattache les expressions artistiques aux conditions sociales de leur époque, et une analyse nuancée de leur contenu esthétique[1].

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Article mis en avant

La double angoisse des boomers

Arnold Böcklin, Villa au bord de la mer

J’ai été vivement interpellé par la lecture d’un article du journal bruxellois De Standaard, repris et traduit par Courrier International (n° 1554, 13-19 août 2020) : le gérontologue Peter Janssen envisage la « fermeture définitive » des maisons de retraite et propose huit « bonnes raisons » justificatrices de cette fermeture. Si son article fait explicitement référence au contexte belge, sa portée dépasse évidemment les frontières de la Belgique. J’ai diffusé cet article sur le réseau LinkedIn et j’ai été surpris par l’audience, ainsi que par le nombre de réactions et de commentaires, au demeurant tous intéressants, contrastés mais nuancés (même la directrice générale du groupe Korian a liké !). Preuve que ce sujet sensible touche au vif nombre d’entre nous, soit parce qu’ils sont confrontés à la relation avec des parents très âgés, pour qui le problème se pose pratiquement, soit, parce que, retraités proches ou récents, ils anticipent leur propre devenir : ce qu’on pourrait appeler la double angoisse des boomers, puisque cette génération bénie part désormais massivement en retraite tout en ayant encore fréquemment des parents en vie, compte tenu de la hausse passée de l’espérance de vie. Je n’adhère pas inconditionnellement à cet article, j’ai été interpellé par la radicalité de son plaidoyer et par la netteté de l’argumentation, que j’ai jugée de qualité, même si elle n’est pas exhaustive. Le problème est devant nous et il ne sera guère contournable.

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Péripéties et palinodies électorales à Pordic

La commune est le domaine privilégié de la démocratie de proximité, mais la vie municipale est aussi un modèle réduit des joutes politiques, telles que que nous aimons à les pratiquer en France, et de leurs travers. Lors des élections municipales 2020, j’ai participé à une liste qui, au départ, affichait l’ambition de renouveler la compétition politique quelque peu sclérosée à Pordic, modeste commune des Côtes d’Armor au voisinage de Saint-Brieuc. J’ai commenté, dans un précédent billet du blog, intitulé Pordic, moyenne Bretagne, les principales données humaines de la situation pordicaise. Cette liste, intitulée Pordic Transitions,  souhaitait tenter et proposer une troisième voie trans-partisane face à une alternance, régulière autant que routinière depuis quelques décennies entre une droite et une gauche très classiques. Elle a rassemblé en effet des personnes d’obédiences fort différentes autour d’un projet de développement local qui n’a pas laissé indifférent. J’ai contribué, comme d’autres colistiers, à l’élaboration de ce projet (que je laisse à disposition ici, pour mémoire: programmefinal). Si cette élaboration a été quelque peu précipitée, le projet comportait de bonnes propositions, qui ne sont pas à oublier. Lire la suite « Péripéties et palinodies électorales à Pordic »

Etre bi- (parigot / néo-breton)

Du côté de Montparnasse

Après une jeunesse stéphanoise et une escapade estudiantine (« Ô mon paîs, ô Toulouse… »), j’ai passé quarante-deux ans de vie professionnelle à Paris, petite couronne incluse. Paris et sa banlieue s’explorent sans fin, comme un dédale urbain toujours recommencé, un escape game jamais achevé avant qu’il puisse être exploré jusqu’au dernier recoin. Puis j’ai migré vers la Bretagne, fréquentée depuis longtemps, sans nulle racine justificatrice pourtant, à la lisière de l’Argoat et de l’Armor, de la campagne et du littoral, ce dernier assez modérément urbanisé pour laisser respirer le chapelet des criques et des grèves tout en offrant une vie culturelle active et autonome, portée par des acteurs imaginatifs et convaincus. Lire la suite « Etre bi- (parigot / néo-breton) »

Pordic, moyenne Bretagne

Je me suis impliqué dans les dernières élections municipales de Pordic, petite commune des Côtes d’Armor, en participant à une liste, Pordic Transitions, qui a tenté une troisième voie trans-partisane face à une alternance classique, régulière mais routinière depuis quelques décennies à Pordic. La compétition, on le sait,  a été stoppée à la mi-temps, le 15 mars, sans que l’on sache déjà si la partie va reprendre ou être rejouée depuis le début, et si même la composition des équipes sera la même. Qui vivra verra.

Cette implication m’a en tout cas incité, par curiosité personnelle et électorale, à rassembler et commenter, dans une brève note sans prétention, les informations statistiques produites et diffusées par l’Insee et l’Ign sur Pordic et sa population, notamment grâce au recensement. J’ai en particulier expérimenté, pour mon propre compte, l’usage des données dites « carroyées » (vilain terme consacré) qui consistent à observer la distribution des niveaux de vie, appréciés par le revenu monétaire dont disposent les individus, sur un territoire, finement découpé en carreaux de 1 km2. C’est aussi un hommage à mes collègues de l’Insee qui ont mené de persévérants efforts, ces dernières années, pour produire et diffuser ces données passionnantes… même si la convivialité de leur accès reste à parfaire !

Il ne s’agit là que d’informations publiques, je mets donc à disposition cette note comme un (petit) bien public.

Version téléchargeable en pdf: PordicPopulation._JFayolle_11mai2020

Les confinés de Conlie

Les 28 et 29 mars 2020 aurait dû se tenir l’édition 2020 des Escales de Binic, rendez-vous littéraire printanier sur la côte du Goëlo. Deux des organisatrices m’avaient sympathiquement proposé d’animer une table-ronde intitulée « Portraits d’auteurs », autour de livres évoquant des écrivaines et écrivains des siècles derniers. J’avais bien volontiers accepté et, faute d’une rencontre que je souhaite simplement différée, je rends compte ici de l’un de ces livres, qui m’a particulièrement touché, celui de Fabienne Juhel, « La Mâle-mort entre les dents » (Editions Bruno Doucey, janvier 2020). Lire la suite « Les confinés de Conlie »

Adieu au productivisme ?

Giorgio de Chirico, Intérieur métaphysique (avec grande usine), 1916

A propos de « L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques », Serge Audier, Editions La Découverte, 2019

Serge Audier a produit un livre érudit, méticuleux et ramifié, qui remonte aux racines de la pensée écologiste, à ses auteurs oubliés, à ses rameaux écartés par les branches dominantes de la pensée et de la politique, porteuses du productivisme énoncé ou dénoncé par le titre. Ce productivisme est le lieu commun des idéologies et des politiques rivales qui ont dominé le XXe siècle après l’affirmation et la diffusion de la révolution industrielle. Le leitmotiv du livre, c’est l’idée que cette pensée écologiste est restée longtemps dispersée sur l’ensemble du spectre des différentes familles intellectuelles et politiques, si bien que la tentation facile est de l’annexer à telle ou telle composante de ce spectre. Au sein de chacune de ces familles, elle est restée un parent pauvre, quand bien même elle a partagé avec elle des références et des inspirations. Et elle a donc aussi été contaminée par les déviances propres à ces familles : l’héritage livré par les réflexions écologistes précoces n’est ni pur, ni vierge, en particulier des idéologies du XXe siècle et des drames qu’elles ont contribué à engendrer.  Serge Audier  s’écarte d’une histoire « monolithique » de la pensée écologiste pour faire revivre la diversité de ses références, de ses affiliations, de ses positionnements. Cette histoire intellectuelle a une portée heuristique et politique en « défatalisant » l’histoire tout court : elle rappelle que des penseurs ont tenté d’imaginer d’autres mondes que celui où nous baignons aujourd’hui. Lire la suite « Adieu au productivisme ? »

L’homme révolté, ou la tragédie de l’émancipation (petit hommage post-soixante-huitard à Albert Camus)

Image d’un calendrier soviétique, 1919

Albert Camus, mort jeune il y a soixante ans, n’a pas eu le temps de connaitre mai 1968, ni ses suites et répliques. Comme il est donc vierge des transformations sociétales issues de 1968, la lecture de son essai L’homme révolté n’en prend que plus d’intérêt, d’autant que Camus était de sensibilité libertaire. Ce n’est pas un texte si aisé à lire : la sobriété du style de Camus rend la lecture fluide au premier degré, mais c’est un texte chargé de références, de digressions, de redites, si bien que, pour ma part, je m’y suis repris à plusieurs fois pour être à peu près sûr de bien saisir la pensée de Camus et son intention. La période, aussi, s’éloigne… Cet essai, publié en 1951, ne lui valut à l’époque pas que des éloges[1]. Il suscita la réprobation d’André Breton, de Francis Jeanson, de Jean-Paul Sartre. Breton se laisse emporter : «… qu’est-ce que ce fantôme de révolte : une révolte, dans laquelle on aurait introduit la “mesure‘’ ? La révolte une fois vidée de son contenu passionnel, que voulez-vous qu’il en reste ? La révolte peut être à la fois elle-même et la maîtrise, la domination parfaite d’elle-même ? Allons donc ! »[2]. L’époque, déjà corsetée par la guerre froide, n’était pas aux nuances. Raymond Aron et Paul Ricoeur jettent un regard plus distancié sur la controverse. Ricoeur reconnaît à Camus la force de son interrogation sur la révolte au travers du pouvoir de contestation propre au langage, mais il met en avant le besoin d’entreprendre « une réflexion, urgente en ce temps, sur la dialectique du travail et de la parole », comme ferment de la révolte – ce qui sera bien d’ailleurs au cœur du mai 1968 français et de ses césures. A la différence de Breton, il reconnaît la légitimité de l’interrogation sur la tension entre « le côté subversif, véhément, passionnel, blasphématoire de la révolte » et la mesure comme auto-limitation de la révolte par « l’acte d’adhésion à une dignité commune à tous les hommes »[3]. Lire la suite « L’homme révolté, ou la tragédie de l’émancipation (petit hommage post-soixante-huitard à Albert Camus) »

Le désarroi européen, affaire romanesque

David Černý, Entropa, Bâtiment Justus Lipsius, Conseil de l’Union européenne, Bruxelles, 2009

 

La crise que vit l’Union européenne, depuis une dizaine d’années, et ses épisodes successifs, lourds de suspense et de surprises, livrent un matériau d’histoires à raconter ; le désarroi des européens, leurs doutes, leurs colères, leurs divisions mais leurs espoirs aussi, nourrissent des émotions à représenter. Au théâtre : « I am Europe », performance chorégraphique et théâtrale montée par  le metteur en scène allemand Falk Richter (en janvier 2019 au Théâtre National de Strasbourg puis en septembre aux Ateliers Berthier de l’Odéon) exprime les angoisses existentielles d’une génération de jeunes européens, qui baignent naturellement dans l’Europe, si évidente et si défaillante en même temps, et qui témoignent de sa diversité, sans trouver pourtant leurs marques dans ce qu’elle devient, avec les laides prémices d’une désagrégation identitaire.  Au cinéma : le film de Costa-Gavras, « Adults in the room », livre un regard concentré sur les tribulations de Yanis Varoufakis, premier ministre des finances du gouvernement grec d’Alexis Tsipras, lorsqu’il doit négocier avec ses collègues européens, notamment au sein de l’Eurogroupe, confidentielle instance clé, l’exécution du mémorandum convenu entre le gouvernement antérieur et les institutions de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). Bien ficelé et rondement mené, le récit de ce premier semestre 2015, jusqu’à la démission de Varoufakis, colle de près à celui qu’en fait ce dernier, après avoir enregistré certaines conversations à huis-clos de l’Eurogroupe (Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe, Les Liens qui libèrent, 2017). Le parti pris du film fait du regard de Varoufakis celui de la caméra : c’est son intérêt, en livrant une vision sans fard de la cruauté des conditions imposées à la Grèce et de la violence institutionnalisée des méthodes, mais aussi sa limite, en minorant celui d’autres acteurs, à commencer par Alexis Tsipras, bien timoré et hésitant dans le film, comparativement à son don-quichottesque ministre des finances[1].

Mais je me concentre ici sur trois romans récents, qui prennent leur inspiration dans l’histoire européenne et ses convulsions d’hier et d’aujourd’hui. Lire la suite « Le désarroi européen, affaire romanesque »

De Gellner à Hobsbawm, ou la dissolution ratée du nationalisme dans le libéralisme

[version pdf du billet téléchargeable : Nationalisme_RelireHobsbawm_JFayolle_28octobre2019 ]

Lors d’une session de formation en Amérique Latine, un stagiaire costaricien, professionnel de la banque centrale de son pays, m’avait offert un billet tout neuf – et strictement commémoratif ! – de sa devise nationale : une scène joyeusement colorée, qui évoque commerce et prospérité, une allégorie de la nation épanouie au sein des échanges mondiaux. Et il est vrai que le Costa-Rica, dans un environnement centre-américain pour le moins difficile, est plutôt une nation apaisée. Mais l’ode à la nation n’est pas toujours aussi irénique.

Ernest Gellner a proposé une analyse puissante du nationalisme, non pas comme un phénomène archaïque, mais comme un processus d’homogénéisation interne, autant culturelle que politique, des sociétés de la modernité industrielle. Un précédent billet de ce blog rappelle cette analyse. Cette conception aide à comprendre la persistance ou la résurgence des aspirations nationalistes dans les sociétés contemporaines, ainsi que leur éventuelle dégénérescence en ethno-nationalismes porteurs d’exclusion des groupes et personnes dont l’appartenance à la communauté nationale est rejetée.

Cette approche présente un paradoxe. Se maintenant explicitement à distance d’une approche marxiste en termes de classes, elle laisse dans le flou le rapport entre le nationalisme et le capitalisme, comme modalité historique dominante de la société industrielle. Pourtant, sur la longue période, la progression du capitalisme est au cœur de la dialectique entre le développement de “l’économie-monde”, comme mise en réseau de centres marchands et productifs dispersés, et la transformation de l’organisation socio-économique dans un cadre institutionnel national. Dans la seconde partie du XIXe siècle, la mondialisation concurrentielle de l’époque, qui perturbe les équilibres socio-économiques établis, pousse à la “nationalisation des capitalismes”[1], notamment autour de l’unification nationale du marché du travail et de l’intégration institutionnelle des masses populaires. L’épanouissement des sociétés bourgeoises met à profit le mariage du capitalisme et de la nation, y compris pour rationaliser la mobilisation du travail salarié et encadrer institutionnellement les classes laborieuses autant que dangereuses[2]. Si l’idée et le sentiment de la nation viennent de loin, le capitalisme organise et modernise la nation sous hégémonie bourgeoise[3]. Lire la suite « De Gellner à Hobsbawm, ou la dissolution ratée du nationalisme dans le libéralisme »

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