Quand j’étais enfant, j’eus la chance, ou le privilège, venant d’une ville noire, de passer plusieurs étés successifs, au tout début des années 1960, au pied du Mont-Blanc, dans la vallée de Chamonix: mon père était cheminot à Saint-Etienne, et, à cette époque, la SNCF déplaçait durant les mois d’été les cheminots volontaires et leurs familles pour gérer le trafic vacancier dans des zones touristiques. C’est ainsi que, plusieurs étés de suite, nous occupâmes en famille le logement de fonction de la petite gare des Bossons, à proximité immédiate de Chamonix, la vue fastueuse sur le glacier éponyme et sur l’alignement des sommets compensant largement l’exigüité du logement. Le glacier des Bossons est suspendu au-dessus de la vallée comme un piédestal immaculé du Mont-Blanc. A l’altitude de 2589 mètres, les glaciers des Bossons et de Taconnaz se séparent ou fusionnent selon le point de vue adopté : c’est la « Jonction », que le marcheur résolu peut rejoindre depuis la vallée par la rude ascension de la barre forestière puis rocheuse qui sépare les deux glaciers. Là, le point de vue, à toucher les séracs, est somptueux. Le Mont-Blanc n’est plus que 2000 et quelques mètres plus haut, au-delà d’un chaos blanc et glacé… Quelques années plus tard, en 1968, au cours d’une colonie de vacances SNCF aux Bossons, notre groupe d’adolescents grimpa allègrement jusqu’à la dite Jonction. J’en ai gardé les deux photos prises alors – l’argentique obligeait à la parcimonie –, médiocres mais mémorables pour leur auteur.


Fasciné par cette « montagne magique », je revins plus ou moins régulièrement dans la vallée. J’ai gardé de cette époque un petit bouquin de Paul Payot (Chamonix et le Mont-Blanc, Arthaud, 1953), une autorité chamoniarde qui fut un temps maire de Chamonix. Il était illustré de photographies de Georges Tairraz, photographe chamoniard de référence, qui appartenait à une lignée locale de photographes alpinistes. Une de ses photos montre le massif vu depuis le lac des Gaillands, lieu d’agrément fort fréquenté dans la vallée, avec, au premier plan derrière les maisons, le glacier des Bossons, dont la langue terminale descendait bas et n’était guère difficile à atteindre depuis la vallée. La photo en couleur, prise à l’été 2023, offre approximativement le même point de vue, depuis le lac : le glacier des Bossons a perdu une bonne partie de sa langue, réduite à une moraine caillouteuse et grisâtre, parcourue par les torrents issus de la fonte. Il était temps de revenir. En 2025 un trou noir est apparu à la surface du glacier dans sa partie basse, comme un chancre qui entreprend d’en scinder et dévorer la langue. L’association Résilience Montagne, animée par Valérie Paumier, a documenté l’évènement.



Par son extension et sa topographie, l’ex-mer de glace – plutôt un long et sinueux fleuve glaciaire encastré dans un estuaire minéral et alimenté par les neiges « éternelles » du vaste bassin versant intérieur au massif – est un excellent témoin de l’impact du changement climatique sur les glaciers d’Europe. Encore au début du 19e siècle, comme en attestent nombre de gravures d’avant l’ère photographique, le glacier descendait jusque dans la vallée de Chamonix, soit à une altitude de 1000 mètres. Un gros caillou délicatement déposé par le glacier, aujourd’hui orné d’un panneau explicatif reprenant une gravure d’époque en est aussi une borne témoin. On peut remonter, à partir de cette borne, le glacier par sa rive droite en suivant un sentier forestier fort pentu qui amène au belvédère du Chapeau, au-delà duquel la moraine est impraticable au marcheur. Le belvédère offre, à 1600m, une vue directe sur l’actuelle langue terminale et un autre panneau explicatif indique précisément les nouveaux reculs depuis 30 ans (moins 750 mètres de longueur et moins 120 mètres d’épaisseur, ce qui n’est pas sympa pour les touristes débarquant par le petit train du Montenvers sur la rive d’en face), après une timide réavancée dans les années 1970-80. Comme la glace de la langue terminale n’est pas suffisamment renouvelée, elle se recouvre de débris divers, pierres qui tombent, dépôts aériens, comme les sables sahariens, déchets divers dévoilés par la fonte, et personne n’est évidemment disponible pour donner un coup de balai : la « vallée blanche » se noircit. Vu depuis le versant ouest de la vallée de Chamonix, le spectacle reste toujours majestueux, sur fond de Grandes Jorasses et de Dent du Géant, mais la mer de glace n’apparait plus que comme un mince serpentin au fond d’un impressionnant canyon, bien loin du fleuve à la splendeur encore vierge, parcouru de vagues blanches, que Georges Tairraz photographia au milieu du 20e siècle. Horace-Benedict de Saussure, l’un des premiers explorateurs des sommets et des gouffres alpins, parlait en 1779 « d’une mer subitement congelée dans l’instant même où les aquilons soulevaient ses flots » (Discours préliminaire aux voyages dans les Alpes, Editions Zoé, réédition 1998). Dans le livre fort sérieux que Georges Tairraz illustra, Paul Payot, qui constatait déjà le recul tendanciel des glaciers, s’exprimait ainsi : « Il est fort probable, car il y a toujours des périodes d’avance et de recul, que nous reverrons un jour les glaciers descendre plus bas dans la vallée ». Ô vanité des prophéties humaines !





Le recul des glaciers oblige désormais à monter haut pour atteindre leur langue terminale, qui bruisse sourdement des séracs qui s’éboulent. Ils laissent derrière eux en reculant, ou plutôt ce qui est désormais devant eux, de formidables tranchées rocheuses, abrasées à vif par le lent mouvement des glaces d’antan. C’est aussi le cas, plus au nord dans la vallée, du glacier d’Argentière dont la langue terminale se situe aujourd’hui à une altitude de 2200m. Sur ma vieille carte IGN, mise à jour en 1989, elle était située à 1500m, 2 km plus en aval.




La vallée est toujours aussi fascinante. Le sentier qui fait le tour du massif du Mont-Blanc est à cette montagne ce qu’est le GR34 à la Bretagne: un balcon sur l’horizon, si l’on peut parler d’horizon pour désigner cette verticalité. Celle-ci se dépare peu à peu de sa blancheur glacée, comme un visage vieillissant qui se ride, se creuse et vire au gris. Des sommets se délitent. La fin est lointaine, je n’en serai pas le spectateur mais le temps géologique accélère. J’ai encore vu une fois la vallée dans sa beauté à peine entamée, je ne suis pas sûr de vouloir y revenir.






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