Les confinés de Conlie

Les 28 et 29 mars 2020 aurait dû se tenir l’édition 2020 des Escales de Binic, rendez-vous littéraire printanier sur la côte du Goëlo. Deux des organisatrices m’avaient sympathiquement proposé d’animer une table-ronde intitulée « Portraits d’auteurs », autour de livres évoquant des écrivaines et écrivains des siècles derniers. J’avais bien volontiers accepté et, faute d’une rencontre que je souhaite simplement différée, je rends compte ici de l’un de ces livres, qui m’a particulièrement touché, celui de Fabienne Juhel, « La Mâle-mort entre les dents » (Editions Bruno Doucey, janvier 2020).

Fabienne Juhel fait revivre un poète breton du XIXe siècle, Tristan Corbière, dans les circonstances dramatiques qui virent, littéralement, le confinement de soldats bretons délaissés dans le camp de Conlie, petite bourgade située à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest du Mans, lors du rude automne de la guerre franco-prussienne de 1870. Avant d’entrer dans ce livre, je ne connaissais rien ni de Tristan Corbière, ni du camp de Conlie (bien qu’il ait une petite trace dans certains livres d’histoire), mais l’évocation de ce drame me rappela un autre désastre de cette guerre de 1870, que je connaissais, celui de la débâcle de l’armée française de l’Est, et qu’évoque un panorama du XIXe siècle, comme on les appréciait alors, visible à Lucerne, en Suisse. Pourquoi Lucerne ? Au début de l’année 1871, l’armée française de l’Est commandée par le général Bourbaki tenta une contre-offensive qui se retourna en une lamentable débâcle. Les soldats français furent acculés à la frontière suisse, près de Pontarlier, dans la rigueur glaciale de l’hiver jurassien. Les survivants humiliés, près de 90000 hommes, purent passer la frontière, une fois désarmés par l’armée suisse, pour être soumis à un régime d’internement dans différentes localités helvétiques. Certains de ces réfugiés firent ensuite souche en Suisse. Le panorama de Lucerne commémore ces événements. Il est l’œuvre du peintre Edouard Castres qui fut un témoin direct puisqu’il accompagna l’armée française comme volontaire de la Croix-Rouge, créée en 1863, dont ce fut une des premières grandes actions humanitaires. Inauguré en 1881, le vaste panorama, précieuse archive documentaire, est depuis lors, soigneusement conservé et restauré. J’en extrais deux images qui, si elles ne s’appliquent pas directement à Conlie, où la boue remplaçait la neige, évoquent néanmoins le sort commun de ces soldats de 1870, abandonnés à leurs blessures, au froid, à la faim. Les soldats de l’armée de l’Est furent en effet négligés par l’armistice franco-allemand du 28 janvier 1871.

Bourbaki1Le désarmement des soldats français à la frontière suisse

Revenons à Conlie, quelques mois plus tôt. Début septembre 1870, c’est le désastre de Sedan, Napoléon III est fait prisonnier, l’empire tombe et un régime d’urgence, le gouvernement de la défense nationale, se met en place, dans le désordre et la panique. Le siège de Paris commence et les parisiens vont connaître les vraies affres du confinement : les rats et les animaux du Jardin des Plantes sont au menu. Les Prussiens avancent vers l’ouest, jusqu’à une verticale qui passe un peu à l’ouest du Mans. Conlie est situé à proximité de la ligne de front. Gambetta, ministre de la guerre, envisage la guerre à outrance et confie au général De Kératry le commandement de « l’armée de Bretagne », à rassembler, former et armer dans le camp de Conlie. 25000 hommes y seront rassemblés dès le 10 novembre, et on estime à 60000 le nombre total de ceux, mobilisés et volontaires de l’ouest de la France, qui y passeront.

Ce sera un désastre, une version ubuesque et liquéfiée du Désert des Tartares, dans l’attente de l’affrontement avec les Prussiens, qui ne sont plus très pressés : l’est et Paris leur suffisent. Peu, pas ou mal armés, et guère préparés, les soldats de l’armée de Bretagne seront abandonnés dans un village de boue, « Kerfank », noyé sous les pluies diluviennes de l’automne 1870, en proie au découragement, à la détresse, à la froideur humide, aux maladies, victimes des manœuvres et tergiversations entre politiques et militaires, victimes aussi de la méfiance à l’égard des recrues bretonnes suspectées de déloyauté et de chouannerie. Ceux qui affronteront les Prussiens lors de la bataille du Mans, début janvier 1871, seront vite décimés, après deux mois de confinement et d’épuisement. L’état des survivants qui reviendront en Bretagne fera scandale. Entre la défaite de Sedan et l’insurrection communarde, le triste sort du camp de Conlie fait partie des « petits » désastres, plus ou moins oubliés, de la guerre de 1870. Fabienne Juhel en fait revivre la mémoire en maniant à la fois la verve poétique et le réalisme cru. Si vous voulez plonger dans l’épaisseur humaine du désastre, lisez-la.

Que vient faire là-dedans Tristan Corbière ? C’était un jeune poète breton, né en 1845, de bonne famille, vivant entre Morlaix et Roscoff, maladif (il mourra jeune en 1875), quelque peu excentrique, avec quelque chose de Don Quichotte dans le visage et la silhouette, dans l’âme aussi probablement, car il avait sa Dulcinée fatale. Il pratique une langue râpeuse et rauque, Jules Lafforgue dira de lui qu’il « cingle le vers à la cravache » ! Sa fragile mémoire littéraire sera entretenue par Paul Verlaine, qui lui consacre un chapitre dans Les poètes maudits, puis par d’autres, qui seront sensibles à son expressivité poétique, trop méconnue. Il publie en 1873 un unique recueil de poèmes, Les amours jaunes, dont la section intitulée Armor est clôturée par une Pastorale de Conlie, qui met en poésie le désarroi, les souffrances, la colère aussi de ses compatriotes croupissant dans le camp :

« Qui nous avait levés dans le Mois-noir – Novembre –

Et parqués comme des troupeaux

Pour laisser dans la boue, au Mois-plus-noir – Décembre –

Des peaux de mouton et nos peaux ».

Pourtant, non mobilisable, Tristan Corbière n’est pas allé à Conlie. Et c’est la belle invention romanesque de Fabienne Juhel : celle-ci le fait entrer volontairement, par un subterfuge qui témoigne des désordres de l’époque, dans le camp de Conlie et en vivre les tourments. Il détonne certes parmi ses comparses mais s’acclimate, si on peut dire, et c’est, par son regard et sa voix, un formidable témoignage humain qui se dessine, presque ethnographique, sur les soldats, qui parlent souvent plus breton que français, sur les petits et grands chefs, sur les gens du lieu. Comme un panorama qui prendrait vie. Fabienne Juhel laboure une prose expressive et réaliste, qui résonne bien avec la langue de Corbière, les deux empreintes d’une densité terrienne qui fait ressentir l’engloutissement meurtrier, par les pluies et la boue automnales, par la pusillanimité ou la lâcheté des commandements, de ces recrues abandonnées. Pendant son exil volontaire et téméraire à Conlie, Tristan Corbière reçoit à son domicile breton, par pigeons voyageurs et relais postiers, des courriers préoccupés de la part de ses compagnons de la bohème littéraire parisienne, qui témoignent de leur propre confinement sous l’encerclement prussien, non sans quelque insouciance typiquement parisienne.

Pour ajouter au plaisir littéraire procuré par le roman de Fabienne Juhel, disons qu’il ne commence pas en 1870, mais bien plus tard, en 1930, lorsque Jean Moulin, alors jeune sous-préfet à Châteaulin, converse avec Max Jacob, poète, juif et breton, qui l’initie à la poésie de Tristan Corbière. Jean Moulin, qui avait plus d’une corde à son arc, découvre, fasciné, le poète breton oublié et tirera de cette rencontre littéraire quelques images prémonitoires. Si vous voulez en savoir plus, et trouver aussi plus léger votre confinement, lisez « La Mâle-mort entre les dents » !

Version téléchargeable du texte: LesConfinésDeConlie_FJuhel_JFayolle_22mars2020

Bourbaki2

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