Lectures printanières

En hommage à Varlam Chalamov, l’auteur des « Récits de la Kolyma », dont la vie alla de goulags en bibliothèques et à sa traductrice Sophie Benech, qui dessina aussi cette belle couverture. « Les livres sont ce que nous avons de mieux en cette vie, ils sont notre immortalité. » (p.53)

Voilà, dans un apparent désordre, sept brefs comptes-rendus de lectures printanières, d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui (la version pdf du pot-pourri est téléchargeable ici).

La guerre avant la guerre

Le mauvais pressentiment m’a incité, comme lecteur assidu d’Andréï Kourkov, à engager, peu avant le 24 février fatidique, la lecture de son dernier livre, Les abeilles grises (dont la traduction a été publiée juste avant le début de la guerre par les éditions Liana Levi). C’est une chronique amère des années de guerre plus ou moins larvée au Donbass au mitan des années 2010. Andréï Kourkov est un écrivain ukrainien de langue russe né à Leningrad et vivant ordinairement à Kiev. Ses livres empruntent souvent, pour parler des drames de la réalité post-soviétique, une tonalité burlesque et onirique qui emporte le lecteur dans les aventures de ses personnages. Mais, comme il le dit lui-même dans un entretien de 2019, l’humour de ses livres récents recule devant l’avancée de la tragédie. II se réfère aux écrivains qui l’ont influencé, Boulgakov, Platonov, Kafka… Le roman Les abeilles grises conte le mélancolique périple estival d’un apiculteur qui s’échappe un temps de la « zone grise » du Donbass, entre forces séparatistes et armée ukrainienne, pour emmener ses abeilles butiner dans un lieu supposé plus accueillant et traverser ainsi jusqu’en Crimée, déjà annexée, où il espère retrouver un ami apiculteur, le sud-est de l’Ukraine, alors encore tranquille mais aujourd’hui en proie à la désolation guerrière.

Crime et châtiment, en mode enfantin

Voici un « Crime et châtiment » en mode enfantin, l’histoire d’un crime impossible et impensable commis par une jeune meurtrière de huit ans sur un autre enfant, qui craint autant d’être découverte qu’elle souhaite de l’être, une Fifi Brindacier en version hard, débrouillarde et obstinée au possible, mais méchante, pas une méchanceté innée, mais une méchanceté trempée dans la privation, privation d’amour maternel comme de nourriture, privation de son enfance même dans un quartier déshérité quelque part en Angleterre. L’histoire est narrée par la double voix, en alternance, de Chrissie, la fillette criminelle, et de Julia, la même, devenue, une quinzaine d’années plus tard, après un changement d’identité, elle-même mère, aimante et maladroite, confrontée aux résurgences de son passé. Le jour du crime, c’est pourtant Le premier jour du printemps, de Nancy Tucker (Editions les Escales, 2022), dans une traduction à vif de Carine Chichereau qui rend toute l’âpreté des vies malheureuses et la rugosité du langage pour les dire.

Dans la peau d’une juge

Se et nous mettre dans la peau d’une juge d’instruction anti-terroriste, dont l’exercice professionnel sort de toute routine comme des discours convenus pour se confronter aux extrémités de l’opacité humaine et de l’incertitude tragique, au risque de la perdition intime : c’est le défi adroitement relevé par l’écriture directe de Karine Tuil, dans La décision (Gallimard, 2022). Qui a pris connaissance du compte-rendu de la déposition de l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic lors de la séance du 3 mai 2022 du procès des attentats du 13 novembre 2015 peut mesurer la profondeur et le sérieux de l’enquête à laquelle s’est livrée Karine Tuil pour écrire son roman. C’est une fiction mais la situation qui exige décision n’est pas inventée.

Errance amoureuse

Lors du festival littéraire des Escales de Binic, j’ai fait la découverte, grâce à André Markowicz et aux Editions Mesures, de la traduction toute neuve, par Françoise Morvan, de La Folie Tristan, cet ancestral poème médiéval, où Tristan s’en va, fou errant, tenter de revoir sa bien-aimée. A rebours de bien des traductions antérieures, celle de Françoise Morvan respecte profondément le rythme et l’oralité de la version originelle tout en assurant la fluidité de l’expression poétique contemporaine. Juste, pour donner envie, le début du poème, dans la vieille langue anglo-normande et en français d’aujourd’hui.

« Regardez-nous danser »

Le premier volume de la saga marocaine de Leïla Slimani, Le pays des autres, racontait comment une jeune alsacienne, amoureuse d’un soldat marocain rencontré à la fin de la deuxième guerre mondiale, découvre le Meknès natal de son compagnon pour y vivre et fonder famille. L’apprentissage est rude, entre la reprise des arides terres familiales, le respect des traditions, le quant-à-soi de la société coloniale. L’indépendance marocaine pointe à l’horizon, les tensions montent, jusqu’au sein des familles.

La volume deux de la fresque, Regardez-nous danser (Gallimard, 2022), c’est douze à quinze ans plus tard. L’indépendance du Maroc est acquise, la partie de la société marocaine qui y a trouvé son compte s’essaye à la joie de vivre, les échos de mai 68 se font entendre jusqu’à Rabat et Casablanca tandis que la vague hippie déferle à Essaouira, laissant perplexes les oubliés de la modernisation post-coloniale. Mais, se raidissant face aux mises en causes et menaces internes, le pouvoir royal amorce les années de plomb… La poursuite de cette chronique familiale, plongée dans les hésitations et les troubles du Maroc, au début des années 1970, convainc toujours autant par l’authenticité des personnages et des situations.

Pérégrinations anarcho-féministes

C’est une jolie découverte historico-littéraire, grâce à une amie helvétique: dans les années 1870, un groupe de jeunes femmes d’un coin retiré du Jura suisse, majoritairement ouvrières habiles et rebelles de l’industrie horlogère, prennent – littéralement – le large pour aller fonder, du côté de la rude et lointaine Patagonie, une « colonie libertaire ». Leur quête aventureuse, obstinée autant que risquée, de l’utopie anarchiste ne s’arrêtera pas là… Sous la plume alerte et empathique de Daniel de Roulet (Editions Libretto, 2020)

Tribulations sans boussole

Philippe Forest est-il un écrivain plus lu en Chine qu’en France ? A comparer le nombre de lecteurs potentiels, ce serait plutôt une affaire. Voilà en tout cas un compte-rendu mi-narcissique, mi-ironique des tribulations littéraires d’un écrivain français en Chine, où il est traduit et publié, suscitant la curiosité d’un jeune public universitaire. Et finalement : la Chine lui apparait encore plus insaisissable vue de près que depuis un restaurant chinois du 13e arrondissement parisien. De quoi perdre sa boussole (Gallimard, 2022).

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