« Celui qui veille », Louise Erdrich (note de lecture)

En 1953, la communauté d’indiens Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, dans le Dakota du Nord, près de la frontière canadienne, vit dans la tension entre la fidélité à l’héritage amérindien, la précarité et la pauvreté économiques, « l’américanisation » irréversible du mode de vie, l’attrait parfois douteux des métropoles proches, comme Minneapolis. Ce sont les enfants et petits-enfants des derniers combattants indiens qui vivent là. La communauté se trouve confrontée à l’annonce d’un changement d’orientation de la politique fédérale à l’égard des réserves indiennes : sous couvert d’émancipation et d’assimilation individuelles, la politique de « termination » – oui, c’est le terme employé – entend résilier les traités et les contrats fédéraux conclus avec les communautés indiennes, et donc les droits associés, en premier lieu sur les terres, enjeu-clé…

C’est la perspective d’une dissolution économique et culturelle irréversible des communautés indiennes, disparaissant comme telles, et d’une individualisation laissant chacun face à ses chances d’assimilation dans la rude réalité américaine. Thomas Wazhashk (« rat musqué » en Chippewa), qui préside le conseil tribal, et sa nièce Patrice, tous deux employés par l’usine locale de pierres d’horlogerie, lui comme veilleur de nuit, elle comme ouvrière, s’engagent dans le combat juridique et politique contre la « termination ». Ils iront, à la tête d’une délégation, jusqu’à Washington rencontrer les sénateurs en charge de l’affaire, en premier lieu le bien réel Arthur Watkins, sénateur républicain d’obédience mormonne décidé à dissoudre définitivement l’identité indienne. Son affiliation mormonne n’est pas indifférente, car il s’agit aussi de ramener ces indiens dans le droit chemin religieux. La délégation parviendra sinon à contrecarrer complètement le projet, du moins à l’infléchir significativement : toutes les tribus ne subiront pas le sort de la « termination », politique à laquelle il ne sera mis fin qu’en 1970.

A travers la figure de Thomas Wazhashk, c’est largement l’histoire de son grand-père que Louise Erdrich, elle-même d’origine Chippewa par sa mère, retrace avec ce roman, qui dessine une galerie de personnages attachants et complexes, souvent malmenés par la dureté et les circonstances de leurs vies, mais porteurs d’une irréductible et volontaire espérance de reconnaissance. La traduction fluide de Sarah Gurcel en rend fort bien compte.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :