Jeunesse de boomer

Je retrace ici mes souvenirs-clés de la période qui va de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte, en gros la vingtaine d’années qui va du milieu des années 1950 à celui des années 1970. J’essaie de structurer ces souvenirs et de comprendre ce qu’a été ma trajectoire personnelle, sans toujours obéir strictement à l’ordre chronologique : l’enchainement des souvenirs et les associations de la mémoire priment. Et je revois aujourd’hui certains paysages, certains moments comme je ne les ai pas toujours vus à l’époque. Une jeunesse de boomer au temps défunt des Trente Glorieuses.

Une généalogie en circuit court

Je ne ressens pas de besoin impérieux de remonter le cours de ma généalogie personnelle alors que je peux être fasciné par celle dont se revendique telle ou telle personne, parmi amis ou collègues, peut-être parce qu’elle ouvre sur des horizons lointains et disparates, qui convergent dans le destin de la personne en question. Autant que je le sache, mon ascendance généalogique est en « circuit court ». Stéphanois de naissance, et durablement imprégné d’une enfance et d’une jeunesse stéphanoises, j’ai pris comme allant de soi la rencontre, dans cet enracinement stéphanois, entre deux « biotopes »  qui ont nourri historiquement la démographie de Saint-Etienne : la plaine du Forez, au nord, lieu d’ancrage de la famille côté maternel ; les monts du Velay, au sud, terroir de provenance de la famille paternelle, quittant, comme beaucoup d’autres, la terre et ses rudesses pour aller vivre un destin urbain, qui avait les siennes, différentes, fréquemment du côté de la mine ou du chemin de fer. Je n’ai pas connu mes grands-pères, tôt partis, et ce sont les deux grands-mères, nées toutes deux à la jointure des dix-neuvième et vingtième siècles qui portaient cette double ascendance géographique. Elles ne parlaient guère de leurs défunts maris.

La Loire unit ces deux territoires du Velay et du Forez, lorsqu’elle s’évade de ses gorges bordées par les derniers contreforts montagneux pour aller s’épandre dans la plaine, le barrage de Grangent matérialisant aujourd’hui la limite entre les deux territoires. Les monts et la plaine, c’est après tout la rencontre qui fait la topographie et le paysage de Saint-Etienne, adossée aux monts du Pilat puis déversant son urbanité autour du Furan, modeste rivière dévalant de ces monts pour aller confluer avec la Loire au commencement de la plaine, à Andrézieux, là où la grand-mère forézienne fut, pendant un temps, garde-barrière. Souillé et enterré par la ville industrielle du 19e siècle, le Furan a retrouvé aujourd’hui de la verdeur. Et l’agglomération, elle, se distancie désormais du centre historique stéphanois, délaissé et paupérisé, pour aller s’étaler aussi, sur l’habituel mode périurbain, dans les premières platitudes foréziennes.

La gare d’Andrézieux, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Etienne, est un lieu d’histoires. La ligne de Saint-Etienne à Andrézieux fut, en 1826, la première ligne française de chemin de fer – la locomotive consistait alors en chevaux de chair et d’os ! –, construite pour transporter le charbon depuis Saint-Etienne et l’embarquer sur les rambertes, ces embarcations éphémères faites pour descendre la Loire au fil du courant. Aujourd’hui, la ligne à monovoie entre Saint-Etienne et les destinations foréziennes passe toujours là et ses défaillances trop fréquentes suscitent l’ire légitime des usagers.  Accolée à la gare, il y avait auparavant la maisonnette du garde-barrière, qui actionnait le passage à niveau avant l’automatisation – responsabilité pas mince. La maisonnette a disparu, son emplacement juste signalé par un bouquet d’arbustes et quelques traces de fondations pour qui en garde la mémoire. Reste le vif souvenir de cette grand-mère, tôt veuve, passée par divers métiers et qui, dernière fonction avant sa retraite, fut cette garde-barrière au début des années 1960. Elle avait l’habitude de m’offrir de robustes chaussettes en laine qu’elle tricotait elle-même : plus de quarante ans après sa mort, je dispose encore d’une paire, qui résiste ! Je me souviens encore de repas familiaux, parfois animés, dans la maisonnette disparue. Ma grand-mère s’était remariée et la famille recomposée n’était pas sans tensions.

En quelque sorte, la conscience immédiate de cette géographie localisée suppléait au besoin d’approfondissement généalogique, comme si la remontée dans le temps n’aurait conduit qu’à se perdre dans l’éternité de ces terroirs. Et puis, récemment, j’ai été amené à trier quelques papiers de famille, ne concernant que la branche paternelle, et, au sein de cette branche, l’ascendance paysanne de la grand-mère, surtout des documents notariaux et des actes de mariage, témoignant du sort des terres et des propriétés au fur et à mesure des successions. Ces documents ne remontent guère que jusque dans les années 1870, à la génération des arrière-grands-parents et de la précédente : des petits paysans qui s’agrandissaient lorsqu’un frère ou un voisin partait à la ville pour devenir mineur ou cheminot et cédait ses terres. Ma grand-mère s’est mariée avec un homme qui portait le même patronyme qu’elle : les cousinages conjugaux n’étaient pas rares et permettaient aussi la conservation du modeste patrimoine au sein de la famille. Ma grand-mère, même devenue urbaine, a accordé énormément d’attention détaillée à la répartition de ces biens familiaux entre ses six enfants, au prix de la complexité et de la paralysie inhérentes à l’indivision. Les maisons familiales ont servi de résidence secondaire et sommaire le temps d’une génération, celle qui fut active durant les trente glorieuses, lorsque le salariat généralisé a pris le relais. Puis l’éparpillement des destins géographiques, professionnels et familiaux des uns et des autres a fait que ce patrimoine, médiocrement valorisé, s’est dispersé, comme sable exposé au vent. Là comme ailleurs, ce fut la fin sans gloire d’un monde paysan. Lorsque j’étais enfant, je n’aimais pas trop la campagne et j’étais fort content de retrouver la ville à la rentrée des classes. 

Il parait que je ne brillais pas à l’école maternelle, hormis faire le clown. Sans doute ma maladresse manuelle, qui ne s’est guère démentie en dépit de mes efforts, sautait-elle aux yeux, si bien que la directrice émit à l’intention de mes parents un pronostic réservé sur mon avenir. C’est ce qu’on m’a rapporté car je ne m’en souviens aucunement. Le pronostic n’était pas sans logique si la voie professionnelle s’imposait comme allant de soi. Mais l’école primaire, c’était déjà plus cérébral, j’y trouvai ma place, j’ai dû chercher à compenser la maladresse manuelle par l’exercice intellectuel et mes performances impressionnèrent suffisamment pour qu’on me fasse sauter une classe. Scolairement, ce saut passa comme une lettre à la poste mais je n’en garde pas pour autant un bon souvenir : j’étais fluet et la différence physique avec les ainés d’un an se faisait d’autant plus sentir. Cette perception justifiée d’infériorité physique, d’avance scolaire déphasée par rapport à la maturation physique, perdura jusque dans les premières années du lycée, avant l’adolescence. Je n’avais pas encore dix ans lorsque j’entrai au lycée Claude Fauriel, réputé comme le « bon » lycée de garçons de Saint-Etienne. Des professeurs d’éducation physique ne s’y trompèrent pas : dans le dossier scolaire de la cinquième, mon « niveau général de valeur physique » (sic) était qualifié de « passable », juste avant le dernier degré de « faible », ma motricité était « lente », mon comportement physique « hésitant » et « effacé ». Ce fut avec l’adolescence et la pratique du football que je parvins à une certaine parité avec mes camarades : je n’étais pas une vedette du foot, mais j’y mettais du cœur, les muscles des jambes forcirent, l’endurance s’affermit et j’ai eu des bons moments (jusqu’à bien plus tard !). Et je m’adonnais, comme tant d’autres, à la passion verte de la ville noire, entretenue par quelques héros préférés, qui avaient nom Robert Herbin, Rachid Mekhloufi, Salif Keita, Georges Bereta…, une génération désormais effacée.

Le septennat lycéen

Durant les sept années passées au lycée Claude Fauriel, de la sixième à la terminale, j’ai appris bien sûr, j’ai surtout pris goût au travail intellectuel, à la lecture réfléchie, à la solitude cérébrale, lorsqu’on doit se colleter avec les pièges de la version latine, la précision de l’expression littéraire, l’exactitude de la démonstration mathématique. J’ai eu une scolarité je le dis sans prétention car j’étais plus laborieux que doué, contrairement à la réputation en mode cliché qui m’était faite dans la famille une scolarité secondaire globalement brillante, avec ma dose de prix et d’accessits, mais avec des moments plus difficiles, notamment en mathématiques jusqu’à la seconde, comme si la maturité qui me faisait défaut sur le plan physique manquait aussi sur ce plan davantage neuronal. Plus tard, au moment du bac puis à l’Université, j’ai franchi l’obstacle jusque-là refusé, je suis devenu un autodidacte presque performant du calcul matriciel et, à l’ENSAE[1], un virtuose temporaire du raisonnement topologique, par un entrainement intensif, comme au sport  ! Il m’est arrivé de repérer quelque erreur dans le cours de ce professeur si chaleureusement pédagogue que fut Michel Serfati, à qui je rends un vibrant hommage pour avoir été un coach hors pair. Certains de mes professeurs du lycée avaient du mal à comprendre pourquoi, excellent en version latine, j’étais médiocre en maths, comme si le développement des capacités personnelles était nécessairement homothétique. Et, finalement, j’ai dû ma mention TB au bac série D aux trois disciplines scientifiques, maths, physique et sciences naturelles. Une sorte de renversement par rapport aux débuts où j’avais pris la voie classique de l’excellence littéraire, composée du classique trio allemand-latin-grec. Il reste qu’au lycée, je suis complètement passé à côté des éducations musicale et plastique. La première me rebutait et je crois bien qu’elle était effectivement pratiquée de manière à être rebutante, visant une sélection fatale où seuls les initiés survivraient. Les traces en sont durables : je suis aujourd’hui une sorte de mélomane analphabète. Quant à l’éducation plastique, ma maladresse innée me condamnait – là en effet, je n’étais vraiment pas doué.

Je suis donc sorti brillamment incomplet du lycée (et évidemment, je ne parlais pas un mot d’anglais). J’aurais pu tenter une classe prépa, mais je ne savais pas trop alors ce que c’était et personne, autant que je m’en souvienne, n’avait pris le temps de me conseiller à cet égard. Je m’interroge sur cette absence mais je ne m’en plains pas, car j’ai ressenti l’entrée à l’Université, en Sciences Economiques, comme un grand souffle de liberté, après que les dernières années du lycée aient été marquées par le refus d’une autorité exercée sans un discernement suffisant. Le proviseur de Fauriel, le même durant mes sept années, que j’avais fréquenté un peu comme délégué des élèves au Conseil d’administration, m’apparaissait, peut-être ou sans doute excessivement, comme l’incarnation de cet autoritarisme. En 1968, j’étais en seconde, trop jeune, trop peu mûr pour participer au mouvement. J’en suis resté un spectateur fasciné et interrogatif. Les deux années suivantes, en première et en terminale, furent aussi celles de l’apprentissage politique.

Si je suis hautement redevable à ces années lycéennes, c’est en particulier parce que j’y ai eu quelques maîtres qui m’ont durablement et favorablement marqué : c’est un heureux lieu commun du lycée républicain, dont nombre de lycéens de cette époque ont bénéficié, a fortiori lorsqu’ils étaient d’origine modeste. Curieusement, ce n’est que récemment que j’ai perçu, en lisant des notices du Maitron, ce dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et syndical, que plusieurs d’entre eux relevaient, en quelque sorte d’une « amicale », liés par un militantisme professoral et politique affilié au PCF. François Bellon fut mon professeur de sciences naturelles à plusieurs reprises, au début, au milieu et à la fin de mes années de lycée. Grande silhouette dégingandée et toussotante – il fumait beaucoup – , c’était un passionné de la pédagogie, qui nous emmenait dans des virées géologiques sur le terrain, il exécrait les cancres, surtout lorsqu’ils exhalaient la morgue d’une origine bourgeoise (j’en ai évidemment connu des exemplaires à Fauriel, qui n’étaient pas de mon monde). Une dizaine d’années après le lycée, il me reçut amicalement dans sa maison familiale du Valgaudemar. Dans sa notice du Maitron, il y a ce passage qui évoque « la cellule des professeurs du lycée Fauriel avec Roger Bellet, Georges Maria, René Gamper, Jo Martynciow, Jean Tournassoud (normalien, professeur en math-spé), Robert de Carlo (professeur d’éducation physique) et Myriam Pupier (professeur d’allemand) ». Michel, le fils de Roger Bellet, professeur de lettres spécialiste de Jules Vallès, était un copain de lycée, qui m’est devenu un collègue économiste et m’est resté un ami. Robert de Carlo fut le professeur d’éducation physique qui repéra quelques qualités éparses dans ma médiocrité physique et me prodigua des encouragements ciblés et productifs, m’embarquant dans une équipe de gymnastique et n’hésitant pas à m’initier témérairement au rugby. Jo Martynciow, respecté et apprécié de ses élèves, fut mon professeur de français une seule année, en première. Silhouette élancée et port de barbe élégant, bienveillant sans être complaisant, rigoureux sans être sévère, aimant manier la causticité à bon escient, il m’avait éveillé au croisement de l’exercice littéraire et de la pensée philosophique – Rousseau était sa référence. Il savait enseigner le maniement de la langue comme exercice de la pensée en action. J’ai retrouvé sa trace un demi-siècle plus tard et nous nous sommes revus avec émotion à Saint-Dié-des-Vosges près de son lieu de vie actuel : il est de ces hommes qui vieillissent bien, la silhouette toujours droite et mince, l’œil clair et l’esprit vif. Sa biographie dans le Maitron révèle une trajectoire singulière et méritoire. Ainsi, plusieurs des professeurs qui m’ont porté et pour qui j’ai une reconnaissance définitive, plusieurs perdus de vue mais pas oubliés, étaient affiliés à la mouvance communiste. Je n’en suis devenu pleinement conscient que tardivement, lorsque je me suis davantage penché sur leur biographie. J’en éprouvai un sentiment troublant, compte tenu de ma propre trajectoire ultérieure comme membre du PCF pendant une vingtaine d’années. Ces professeurs n’endoctrinaient personne ! Ils manifestaient une densité culturelle et un attachement pédagogique à leurs élèves qui étaient de l’ordre d’une influence civique favorable, d’une aide bienveillante à l’appropriation du savoir. Comme des affinités électives implicites. Sans doute leurs personnalités étaient-elles typiques de ce que fut le mouvement communiste en France dans ces décennies, enraciné dans l’héritage rationaliste des Lumières sans échapper aux contradictions et aux impasses de ses autres fidélités, soviétiques notamment. Leurs biographies dans le Maitron en portent aussi la marque.

J’ai retrouvé mon dossier scolaire préparatoire au bac, où figurent trois photos correspondant respectivement aux années de mes 12, 14 et 16 ans : le petit garçon fluet et souriant devient un adolescent plus joufflu et rêveur, voire morose comme il se doit…. Ces sept années lycéennes, en un temps où l’on pouvait vivre la transition de l’enfance à l’âge adulte dans le même lycée public,  combinèrent les apprentissages scolaires et l’éveil du regard sur le monde.  C’est court et c’est long, ce septennat lycéen des sixties. Si court pour apprendre le monde, si long pour qui prend l’envie d’ailleurs, d’autre chose que la discipline souvent tatillonne qui gouvernait encore le lycée.

J’étais attentif aux échos du monde qui me parvenaient et que je commençais à comprendre par bribes : la lourde ambiance de la fin de la guerre d’Algérie, lorsque les permissionnaires repartaient en train depuis la gare de Saint-Etienne ; l’assassinat de Kennedy et surtout, son enterrement, vu à la télévision ; je me souviens bien de l’élection présidentielle de 1965 et de ses protagonistes, même les marginaux comme Tixier-Vignancour, porte-drapeau de l’extrême-droite de l’époque, et le plus original Marcel Barbu, OVNI du monde politique. En 1967, j’étais en classe de troisième et je me souviens d’avoir commis une dissertation où je parlais de ces deux hommes de dialogue qu’étaient Kennedy et Khroutchev : j’avais saisi que le monde n’était pas passé loin, en ce début des années soixante, d’un affrontement nucléaire et qu’il leur revenait peut-être de l’avoir évité. Le véritable lever de rideau fut mai 1968, mais j’étais dans la salle et non sur la scène, encore trop jeune pour saisir d’emblée le sens et la portée de l’évènement – je n’avais pas quinze ans. Je regardais intensément le déroulement des évènements, dans mon lycée et à la télévision. Ce fut un déclic qui produisit une soif de lectures et de connaissances. Mes deux dernières années de lycée furent aussi sérieuses que les précédentes, mais s’y mêlèrent un apprentissage politique assez brouillon et le délaissement de la foi catholique héritée de la banale tradition familiale : elle s’en alla comme une peau que l’on perd définitivement, comme la mue de la voix, même si j’essayai un temps de composer les influences, en lisant un philosophe théologien comme Teilhard de Chardin. La messe dominicale était devenue une corvée dont je pus m’exonérer par la pratique aussi dominicale du football. En 1969 et 1970, je fréquentais les différentes obédiences qui se concurrençaient dans l’environnement lycéen : plutôt effrayé par les tentations violentes des maoïstes et guère attiré par le sectarisme opaque de l’OCI ou de la Ligue communiste, je sympathisais un temps avec le PSU de Michel Rocard, qui disposait à Saint-Etienne d’une animatrice aux fermes convictions en la personne d’Huguette Bouchardeau. Je me fis même, dans ma famille, le propagandiste de la candidature de Rocard à l’élection présidentielle de 1969. Je crois bien que ma mère, qui se remettait du chagrin causé par le départ de De Gaulle, vota finalement pour lui. Je participais aussi à une association de lutte contre la faim dans le monde et je me suis occupé de l’accueil de René Dumont, personnalité charismatique, venu participer à un débat que nous avions organisé. Je lisais ses livres avec ferveur, et plus tard aussi encore.

Les camarades

Au début de mes années de faculté, l’engagement communiste prit l’avantage, d’abord à l’UEC[2] puis, rapidement, au PCF lui-même, ce qui me valut une explication corsée avec mon père, pour qui la place d’un communiste était à l’usine plutôt qu’à l’université. Il n’appréciait pas trop non plus la visibilité de mes activités militantes dans le quartier où nous vivions alors. Le PCF m’apparaissait plus sérieux que les autres mouvements à prétention révolutionnaire, doté d’un corps de doctrine élaboré, qui s’efforçait d’être en prise sur les évolution sociales, même s’il était passé quelque peu à côté de mai 1968 et des aspirations libertaires de la jeunesse étudiante : la perspective, qui commençait à se dessiner, d’une union de la gauche autour d’un programme commun était motivante. L’empreinte stalinienne sur le PCF n’était pas alors ma préoccupation, même si je suivais avec attention ce qui se passait notamment en Tchécoslovaquie, avec la normalisation reléguant le printemps de Prague à la trappe. Et puis, je fus sensible à l’esprit de camaraderie qui émanait des communistes, jeunes et moins jeunes, que je fréquentais à Saint-Etienne. Je trouvai là un mode de socialisation dont, assez timide et solitaire, je ressentais le besoin.

Ces premières années militantes furent marquées par des rencontres avec des personnalités impressionnantes ou attachantes dont le PCF local, encore dans sa plénitude, ne manquait pas : Théo Vial-Massat, fier et droit, auréolé de son passé résistant ; Joseph Sanguedolce, syndicaliste porteur de la tradition minière et ouvrière, comme de sa part immigrée, à la faconde généreuse, et qui devint maire de Saint-Etienne entre 1977 et 1983 ; Paul Chomat, solide et affable dirigeant de la génération suivante. Je fus particulièrement sensible à deux rencontres. Celle de Michel Olagnier, dont le Maitron présente une biographie instructive : ouvrier devenu une sorte d’intellectuel organique, assurant aussi bien des missions sur le terrain  que l’encadrement des écoles centrales du parti. Je l’ai rencontré à Saint-Etienne puis, plus tard, lorsque j’intervins comme économiste dans une de ces écoles. Je l’avais d’abord rencontré sur les affiches électorales: dans les années 1960, il était régulièrement candidat du PCF lors des échéances électorales et, encore enfant, j’avais été frappé par le style de ces affiches, l’allure sérieuse, voire austère, du visage qu’il présentait à l’électeur potentiel. J’étais intrigué par ce personnage que je ne connaissais pas. Dans le quartier à dominante d’ouvriers et d’employés où ma famille vécut jusqu’en 1967, ces affiches étaient devenus une présence familière, répétée à chaque échéance électorale. Lorsque, dans les années 1970, je rencontrai Michel Olagnier en grandeur nature, ça ne collait pas avec le style de l’affiche hérité de mon souvenir : c’était un homme chaleureux et souriant, presque doux, qui ne cultivait pas le style autoritaire du dirigeant sûr de lui. On sentait qu’il s’épanouissait dans la réflexion et, au demeurant, à la fin de sa carrière politique et de sa vie, il impulsa un méritoire travail de recherche et d’édition sur l’histoire sociale locale. Son militantisme était profondément humaniste.

L’autre rencontre, ce fut celle de la famille Lantner, dont le père était considéré à Saint-Etienne comme le bienveillant dentiste des pauvres. Je militais au début des années 1970 avec Annick, leur fille, à l’UNEF et à l’UEC. Et par elle, je fis connaissance de son frère, Roland, plus âgé d’une petite dizaine d’années, esprit clairvoyant et analytique, parfois caustique, ingénieur des mines passé à l’économie, qui était en train de mener à bien une thèse originale, dont la publication fit date à l’époque où nombre d’économistes s’attachaient à décrypter le fonctionnement et la dynamique des systèmes productifs. Il s’agissait d’une application audacieuse de la théorie des graphes à l’analyse des échanges inter-industriels (Théorie de la dominance économique, Dunod, 1974). Je rencontrais assez régulièrement  Roland dans l’appartement de sa famille, autour d’un verre, et nos discussions mêlaient la politique, dont son histoire familiale était imprégnée, et l’économie, dont nous étions tous deux passionnés. Il fut le premier ainé qui me mit le pied à l’étrier de la vie intellectuelle, comme un grand frère. Plus tard, nous nous retrouvâmes collègues économistes à Paris, où se déroula sa carrière de professeur. En pénétrant un peu dans l’intimité de cette famille, je touchai du doigt un milieu très différent du mien, plus cultivé, plus aisé, à la fois ouvert et codifié. Et je me souviens douloureusement d’Annick, qui partit si tôt.

Mes quartiers stéphanois

Le quartier où ma famille vécut jusqu’en 1967 était un quartier populaire, avec un nuancier de situations professionnelles et sociales lui assurant une certaine mixité. Nous habitions le « Clos Martin », un immeuble de type HLM, occupé par des familles de cheminots et d’agents de la ville, qui avait l’avantage d’être situé dans un enclos arboré surplombant la rue de la Montat, grosse artère circulante partant du centre-ville en direction de Lyon, à mi-chemin de Terrenoire, faubourg à l’est de Saint-Etienne. Côté nord, la tranchée de la rue de la Montat et, au-delà, des immeubles de quelques étages datant des premières décennies de l’après-guerre puis, sur une colline pelée, le quartier plus prolétarien du Bardot, qui trainait une réputation médiocre, et en contrebas, derrière la gare de triage du Pont de l’âne où mon père cheminot travailla un temps, le quartier minier de Grangeneuve, surplombé par le crassier de l’Eparre, encore alimenté en scories par des bennes aériennes dans les années 1960; côté sud, l’église de Monthieu, aujourd’hui détruite, qui avait l’avantage d’être dotée d’une vaste cour servant de terrain de foot, juste derrière le mur d’enceinte du Clos Martin. Le curé, assez bourru, et l’abbé, plus jeune et sympathique, laissaient les enfants du quartier y accéder librement. Je ne sais pas si l’abbé était vraiment abbé mais il était désigné comme tel dans le quartier et ça permettait de le distinguer du curé. Il avait une certaine prestance, qui ne laissait pas insensible les paroissiennes. J’ai de bons souvenirs de cette période : l’appartement que nous habitions au quatrième étage était traversant, doté de balcons des deux côtés et les relations de voisinage étaient plutôt conviviales, en dépit des désordres causés par quelques familles moins normées. Les sons grinçants des rames et wagons circulant sur les voies de la gare de triage montaient jusqu’à nous, comme un voisinage sonore familier. Le quartier était bien doté en terrains vagues bosselés, non sans dangers, qui permettaient en hiver de s’adonner aux joies de la luge. Progressivement, ces terrains ont disparu pour faire face à de nouveaux immeubles d’habitation et à des centres commerciaux, recouvrant les cicatrices de l’activité minière. En 1967, nous déménageâmes à proximité du quartier de la Marandinière, dans une copropriété toute neuve où mes parents avaient fait l’acquisition d’un appartement. Mon père avait progressé dans sa carrière à la SNCF, où il était entré à seize ans, et passant un concours interne surnommé « le barrage », était entré dans la catégorie des cadres moyens. L’immeuble dominait le nouveau parc de l’Europe et en face, de l’autre côté du parc, les grandes barres du nouveau quartier de la Métare, adossées aux premiers contreforts du Pilat, me fascinaient, la nuit tombée, par les damiers de lumières qu’elles exhibaient. C’était l’urbanisme massifié des trente glorieuses, toujours présent, même si certaines de ses manifestations les plus ostensibles, comme la fameuse « Muraille de Chine », à la Marandinière, ont été détruites par la suite. C’était à la fois plus vert et plus massifié que le quartier de Monthieu où nous habitions auparavant. Je n’ai jamais éprouvé pour ce nouveau quartier le même attachement, peut-être parce que l’adolescence, qui se dessinait, m’incitait à regarder ailleurs.   

Partir !

Fils de cheminot, j’eus le bénéfice de prendre le train gratuitement jusqu’à la fin de mes études universitaires, ce qui facilita mon départ à Toulouse, après un premier cycle stéphanois de Sciences Economiques. Le second cycle n’existait pas alors à Saint-Etienne. J’aimais le voyage en train et le regard qu’il offrait sur les paysages traversés. Il y eut au départ nombre de petits voyages routiniers, vers les villages du Forez et de Haute-Loire dont mes parents étaient respectivement originaires, avec les dernières locomotives à vapeur avant que les michelines et les autorails plus prosaïques prennent le relais. Les voyages un peu plus longs, qui semblaient beaucoup plus longs et étaient de fait assez lents, vers les colonies de vacances de l’été, sur la côte méditerranéenne ou atlantique ou dans les montagnes des Alpes et du Jura : c’était un dépaysement sensible et apprécié. Une coutume estivale s’instaura pendant quelques années du début de la décennie 1960 : la SNCF déplaçait durant les mois d’été les cheminots volontaires et leurs familles pour gérer le trafic vacancier dans des zones touristiques. C’est ainsi que, plusieurs étés de suite, nous occupâmes en famille le logement de fonction de la petite gare des Bossons, à proximité immédiate de Chamonix : l’entrée dans la vallée par le petit train montagnard partant de Saint-Gervais était à chaque fois un éblouissement émerveillé devant la verticalité du paysage et son couronnement neigeux. Puis ce furent des voyages un peu plus lointains, vers Paris, lorsqu’un de mes oncles, postier devenu sportif coureur de fond, s’y maria, au milieu des années soixante ; vers la Bretagne, lorsque mes parents se décidèrent à des vacances plus lointaines, à la fin de cette même décennie. J’étais fasciné par la géographie ferroviaire, qui n’était pas la même qu’aujourd’hui dans cette ère pré-TGV, je mémorisais les axes et les nœuds ferroviaires indiqués par les documents que travaillait mon père au cours de sa préparation du dit barrage. Des bourgades retombées dans l’oubli eurent leur heure de gloire ferroviaire, comme Saint-Germain-des-Fossés, nœud important par lequel passait alors le trajet de Saint-Etienne en Bretagne. Je pris goût aux voyages : l’oncle postier, Jean Fayolle, devenu parisien, eut une carrière fort honorable de coureur de fond, il participa aux Jeux Olympiques de 1964 à Tokyo en courant l’épreuve du 10000 mètres et m’en rapporta un livre illustré de photos, présentant en français à destination du public étranger les caractéristiques et les réalisations du Japon, alors pleinement engagé dans ses trente glorieuses. J’en dispose toujours et l’ai rouvert avec intérêt pour comparaison lorsque je suis enfin moi-même allé beaucoup plus tard au Japon. J’avais compris, en regardant vivre mon oncle qui m’invita chez lui à Paris, que le voyage participait à l’émancipation en ouvrant et diversifiant les horizons, y compris celui de la vie intime : ma famille (mon père avait cinq frères et sœurs) était fière du succès sportif de mon oncle, le benjamin des six, mais éprouvait aussi une sorte de rancœur rentrée devant ce qu’elle jugeait être une prise de distance à l’égard du cercle familial obligé, surtout lorsqu’il se maria avec la fille d’un couple venu de Pologne, aux airs jugés trop parisiens !

Le bac dans la poche, en 1970, j’éprouvai enfin l’ivresse du voyage libre, je partis, avec un copain de lycée, traverser en auto-stop la Grande-Bretagne de Douvres jusqu’au nord de l’Ecosse, ce fut un mois de découvertes paysagères et humaines, parfois marquantes comme celle de ce routier, qui aimait bien les garçons mais resta parfaitement respectueux. Il nous emmena l’aider dans sa tournée et nous en récompensa en nous invitant à un match de Manchester United, au cours duquel le fameux Bobby Charlton marqua un but (mémorable car je m’en souviens). Je rééditai l’année suivante, seul cette fois, en décrivant un grand arc de cercle passant par la Belgique, les Pays-Bas, traversant l’Allemagne de Hambourg à Munich, puis revenant par le nord de l’Italie, logeant dans les auberges de jeunesse qui parsemaient le parcours. J’allais toucher du doigt, ou du moins des yeux, le rideau de fer entre les deux Allemagne, au cœur des monts du Harz, et, à Nüremberg, je marquai un temps d’arrêt devant le petit mur de parpaings dénonçant le vrai mur de Berlin. En Bavière, je suis repassé par le petit village coquet de Wörth-an-der-Donau, un peu en aval de Regensburg / Ratisbonne, où, l’été 1969, j’avais séjourné dans le cadre d’un camp de vacances rassemblant des fils de cheminots allemands et français, logé dans le château dominant le village. C’était un an après 1968 et la discipline n’était pas à la fête !  Je me souviens d’un encadrement franco-allemand bienveillant mais quelque peu dépassé par l’ambiance contestataire.

A cette époque argentique, la photo était un bien rare et cher, et il me reste de ces périples de jeunesse de modestes mais précieuses photos. J’ai tiré spontanément de ces voyages un sentiment de la familiarité européenne, qui ne m’a jamais quitté. Je pratiquais, à cette époque, mon allemand scolaire avec une relative aisance et un réel plaisir, bien que parfois surpris par l’accent bavarois. A Wörth-an-der-Donau, en 1969 puis de nouveau en 1971, les affres de la guerre paraissaient si lointains pour les adolescents de notre génération. La sympathie avec les adolescents allemands du camp de vacances et avec les jeunes du village était spontanée, comme si la guerre, qui n’était pas si vieille, n’avait été qu’une affaire de vieux, pas la nôtre. Ce n’était pas si vrai, un adolescent allemand, plus renfrogné et moins ouvert que les autres, m’avait sorti : « nous avons perdu la guerre, mais nous avons gagné la guerre économique » ; la réflexion, qui m’avait marqué, est restée dans un coin de la mémoire, mais l’économie n’était pas alors mon affaire. Je suis repassé une nouvelle fois, bien des années après, en 1991, par Wörth-an-der-Donau, à l’occasion d’un voyage professionnel à Munich. Signe des temps, le château était devenu une maison de retraite. J’ai aussi saisi l’occasion pour faire un pèlerinage d’une autre nature, en allant visiter le camp de Dachau.

Extrait du Donau-Post, 1er août 1969

Ma carte d’adhérent de la fédération des auberges de jeunesse, 1971

A Nürnberg et dans le Harz, Allemagne été 1971

Vagabondage étudiant

Les deux années universitaires stéphanoises, consacrées aux rudiments de l’économie, furent plaisantes et sérieuses, égayées par l’activité militante. Le corps professoral était d’une qualité honnête. Je me souviens particulièrement d’Osiris Cecconi, figure à part et incarnation de l’interdisciplinarité, qui dispensait un cours érudit et subtil d’épistémologie et de philosophie des sciences, protection contre un économisme bas de gamme. Il avait réalisé sa thèse sous la direction de Raymond Aron. Il fut l’auteur d’une œuvre originale et exigeante, nourrie de données empiriques et de réflexion théorique, restée quelque peu méconnue, trop sans doute. Croissance économique et sous-développement culturel, ouvrage paru aux PUF en 1975, était une somme dont le titre était un programme. Je le revis en 1992 à Saint-Etienne, dans le modeste pavillon où il vivait, et il me dédicaça sympathiquement sa France immobile, qui venait de paraître (Action graphique éditeur), diagnostic inquiet de l’état de la France d’alors et de ses habitants.

A la rentrée 1972, je partis passer deux années plus excitantes à Toulouse, jusqu’à la licence de l’époque. Toulouse, portée par l’aéronautique, était une ville plus dynamique que Saint-Etienne, déjà touchée par le déclin minier et industriel, elle avait ses charmes de ville rose et la vie universitaire avait une autre densité. Logé en cité universitaire sur une île de la Garonne, je m’y fis rapidement des amitiés, dont certaines furent durables, via les cercles militants. L’Aget UNEF[3] était dotée d’une véritable force de frappe syndicale, offrait des services aux étudiants, gérait au centre-ville un bar et un restaurant, « Le Clos Normand », toujours bondé parce qu’incontestablement meilleur que les cantines du CROUS. L’UEC locale était bien implantée et entretenait une relation forte avec la fédération du PCF, tenue en mains par Robert Boules et Claude Llabres, ce dernier doté d’un charisme dont il savait habilement jouer. De cette effervescence militante et politique toulousaine des premières années 1970, il me reste aujourd’hui des amitiés éparses, désormais étalées, plus d’un demi-siècle après, sur tout, vraiment tout, le spectre politique. La cohésion militante de ces années-là, adossée à la perspective du programme commun d’union de la gauche, s’est érodée au fil du temps, à l’image de l’entropie qui a délité, par épisodes successifs, la vie politique nationale et spécialement sa mouvance communiste à partir de la décennie 1980. Durant ces deux intenses années toulousaines, je parvins à concilier, plutôt bien que mal si j’en juge a posteriori, l’engagement militant, la convivialité festive, le sérieux du travail universitaire. En septembre 1973, je fus responsable de la visite très organisée d’un groupe de jeunes dans la Bulgarie socialiste : c’était un rôle quelque peu surdimensionné et les hôtes bulgares, qui avaient le sens de l’accueil mais aussi celui de la propagande, n’en étaient pas dupes. Souvenir traumatisant et marquant : c’est en Bulgarie que notre groupe apprit la survenue du coup d’Etat de Pinochet au Chili.

Je revenais régulièrement à Saint-Etienne, où j’avais conscience de devoir rendre compte à mes parents, qui finançaient mes études. J’y travaillai aussi l’été, un boulot étudiant au SERNAM, le service fret de la SNCF à l’époque. Assez vite après mon arrivée à Toulouse, j’avais pris connaissance avec intérêt de l’INSEE et des concours qui permettaient d’y accéder, via l’ENSAE. Un jour, j’eus l’occasion d’assister à une conférence de Gérard Maarek, administrateur de l’INSEE qui en fut plus tard le Secrétaire général, présentant l’INSEE à un public d’étudiants et j’en sortis convaincu par cette perspective professionnelle, qui s’est alors imposée comme une idée fixe : l’usage raisonné des chiffres m’apparaissait comme une composante obligée de l’argumentaire économique. Je me suis mis à préparer en solo le concours externe d’administrateur de l’INSEE, en m’entraînant intensivement à l’obstacle des épreuves mathématiques, et j’ai réussi l’entrée dans le corps par ce trou de souris, en juin 1975. J’eus la chance, dans l’épreuve de culture générale, d’avoir à commenter une citation de Gaston Bachelard, qui était mon philosophe préféré, dont j’avais lu avec attention plusieurs ouvrages : un petit bonheur rationaliste ! Le gain était double : une indépendance matérielle immédiate comme élève-administrateur à l’ENSAE ; un statut public garanti, au service espéré de l’intérêt général (je n’étais sans doute pas fils de cheminot pour rien).

Conjointement à la préparation du concours, je n’ai pas lâché l’achèvement universitaire. En année de licence, j’avais été vivement intéressé par un cours de Gérard Salette, professeur au tempérament mandarinal, avec qui nous – moi et les quelques amis militants qui suivions son cours – aimions à batailler et polémiquer. Il nous en a tenu d’ailleurs quelque rigueur et il est vrai que nous devions être assez impertinents. Mais il présentait longuement, de manière fouillée, le modèle d’équilibre de croissance de John Von Neumann. A l’époque, je n’ai pas perçu l’étendue des talents et des apports de Von Neumann, depuis les mathématiques fondamentales jusqu’à la physique quantique et l’informatique embryonnaire, et avec ce détour par l’économie. Un roman récent, fascinant, scénarise la personnalité et la trajectoire hors normes de Von Neumann (Benjamin Labatut, Maniac, Grasset, 2024). Ce modèle d’équilibre de croissance fascine aussi parce que, bâti sur une structure très simple résumant les échanges entre branches d’activité, il saisit des aspects-clés de la dynamique capitaliste et peut être mis en rapport avec d’autres travaux contemporains, comme ceux de Piero Sraffa, qui révisait Ricardo et Marx sur un mode analytique. J’ai emporté cette référence depuis Toulouse et l’ai butinée durant l’année de transit que je passai entre Saint-Etienne et l’Université de Lyon 2, où je m’étais inscrit pour mener à bien un DES (Diplôme d’Etudes Supérieures, à l’époque la 5e année universitaire) tout en préparant le concours de l’INSEE. Sous la direction bienveillante d’Henri Jacot, enseignant stimulant et enthousiaste, et marxiste éclairé, j’ai consacré le mémoire aux analyses du système productif proposées par Leontiev, Von Neumann, Sraffa et quelques autres (le mémoire avait pour titre, avec quelque prétention, « Structures productives et analyse de la reproduction du capital dans la théorie économique, essai critique »). J’ai gardé des liens durables avec Henri Jacot, qui figura, une bonne décennie plus tard, dans mon jury de thèse. Ce n’était pas la même thématique, pourtant, puisqu’il s’agissait des principes pratiques et contemporains de l’analyse conjoncturelle, mon premier investissement professionnel à l’INSEE. Les champs de recherche et d’engagement d’Henri évoluèrent aussi. Il devint adjoint au maire de Lyon, Gérard Collomb, de 2001 à 2008, en charge de l’administration générale et des ressources humaines, puis conseiller régional en Rhône-Alpes de 2004 à 2010. Il investit alors vigoureusement les enjeux d’évaluation des politiques publiques. J’ai relu récemment mon mémoire de DES, avec quelques difficultés devant des passages arides ou abscons : je ne me suis pas reconnu tout à fait. Le mémoire relevait d’une thématique intellectuellement stimulante mais explorait ce qui est devenu de fait une branche oubliée ou perdue de la réflexion économique, comme ces mutations génétiques qui finissent en cul-de-sac. Mais je ne parlerai pas d’impasse : il faudrait prendre le temps de réévaluer ces chemins buissonniers de la réflexion économique. La réussite du concours d’entrée à l’ENSAE m’a placé, sans doute heureusement, sur des chemins alors plus opérationnels.

Ce fut donc, à l’automne 1975, le départ à Paris, en commençant par sa proche banlieue sud, Montrouge, où je trouvai à me loger, Malakoff, où venait de s’ériger la tour de la direction générale de l’INSEE, avec l’annexe latérale constituée par le bâtiment de l’ENSAE où j’avais passé le concours. Je ne partis pas seul. Après le départ à Toulouse, j’avais gardé à Saint-Etienne une vive attache sentimentale dont l’éloignement me pesait et qui incitait à la fréquence de mes retours stéphanois, ainsi qu’à des rencontres plus épisodiques, plus libres aussi, dans des villes bien desservies par le train entre Toulouse et Saint-Etienne, comme Sète ou Avignon. Ces deux années toulousaines furent à flux tendus, faites d’un équilibre fragile, parfois instable et douloureux, entre les investissements universitaire, amoureux, militant. Nous partîmes donc à deux à Paris. Et il m’est souvent arrivé d’avoir envie de revenir à Toulouse sur un mode plus tranquille, comme si je n’avais alors pas vraiment pris le temps de pleinement profiter de la ville rose.


[1] Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique, école d’application de l’INSEE.

[2] Union des Etudiants Communistes.

[3] Assemblée Générale des Etudiants Toulousains, affiliée à l’UNEF. Un site entretient la mémoire de ses activités : http://aget.unef.org/

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