La fabrique des prophètes

Vierge à l’enfant (Andrea Mantegna, Galleria Sabauda, Torino)

Voici deux romans, lus récemment et, presque par hasard, coup sur coup, qui racontent la même histoire en des temps et des lieux distincts, et selon des styles narratifs bien différents. Dans chaque cas, un clan, qui fait s’enchevêtrer des liens familiaux, amicaux, professionnels, religieux, idéologiques, décide d’inventer ou de fabriquer un prophète, tel un golem, mais bien humain et vivant. Le prophète est l’élu du clan, pas toujours son membre le plus intelligent ni le plus cultivé mais celui qui, tôt paré d’une aura mystique et apparemment pourvu d’un charisme efficace, saura asseoir son emprise sur le clan, guider son destin et en propager l’influence, quitte à faire preuve opportunément d’une habile capacité de manipulation. Les idéologues du clan nourriront les cogitations et les prêches du Maître et trouveront les justifications convaincantes de ses comportements parfois déroutants et les explications savantes de ses crises mystiques. Le clan se dote de cohérence spirituelle et de solidarité matérielle pour affirmer sa présence, son unité, sa capacité d’expansion contre d’autres communautés hostiles. L’odyssée du clan et son prophète emprunte la voie d’une longue marche nomade, couvrant plusieurs décennies, dont les stations géographiques sont autant d’occasions de mises à l’épreuve temporelles de la mission prophétique. Les motivations du clan ? Le besoin ressenti d’émancipation, à la fois spirituelle et sociale, à l’égard de communautés d’appartenance plus larges, aux traditions jugées surannées et oppressantes, loin de la vérité à conquérir ; l’anxiété engendrée par un monde changeant et incertain, qui incite à trouver des réponses inédites aux problèmes qu’il pose, quitte à en chercher les prémices dans le nébuleux et légendaire passé lointain.

Olga Tokarczuk chronique « Les livres de Jakób ou le grand voyage » (Les Editions Noir sur Blanc, 2019), roman qui reprend, sur la base d’une historiographie soigneusement documentée et détaillée, l’histoire bien réelle de Jakób Frank, né Jakub Lejbowicz en 1726, et de ses disciples, appelés les Frankistes (appellation qui sonne désagréablement à nos oreilles contemporaines qui en ont entendu d’autres). Les vides et flous historiographiques sont comblés et corrigés par la « méthode des conjectures » qu’Olga Tokarczuk revendique, dès le long et éloquent sous-titre de son livre, comme le ressort de son imagination romanesque : bien malin le lecteur qui, sauf à se plonger lui-même dans les ressources bibliographiques et archivistiques indiquées en annexe par l’auteure, s’exercerait à distinguer les faits avérés des conjectures plus téméraires. Exercice vain au demeurant : le récit, écrit dans un style à la fois précis et coulant, où l’érudition est contrebalancée par le rythme poétique, emporte l’adhésion au long de ses mille pages, numérotées selon une pagination inversée en hommage aux ouvrages hébraïques.

Le livre raconte donc, dans la seconde moitié du 18e siècle, l’histoire conjecturée d’une hérésie messianique, s’écartant, dans la foulée de précurseurs et dans la douleur, du judaïsme traditionnel et majoritaire. L’histoire de la communauté frankiste est aussi une odyssée trans-européenne, d’est en ouest depuis la Turquie, ce carrefour à l’intersection des mondes sépharade et ashkénaze, puis connaîtra une longue station en Pologne pour s’éteindre enfin en Autriche et en Allemagne. Le pourquoi du choix de Jakób Frank comme le Maître, le nouveau Messie, par le petit groupe initial de ses thuriféraires, notamment les plus doctrinaires d’entre eux, reste empreint de mystère. Frank s’impose en tout cas comme un gourou visionnaire, jouisseur et fantasque, à la recherche d’un syncrétisme assez brouillon entre judaïsme et christianisme, aussi déconcertant pour les juifs fidèles à la tradition que pour les catholiques restés sous l’emprise d’un antisémitisme inquisiteur. Plutôt romantique dans ses jeunes années, fondateur d’une communauté de style « hippie » et libertaire, Frank se montrera, en vieillissant, aussi avide de réussite sociale et de reconnaissance politique. En dépit de quelques hautes protections dans la noblesse polonaise et la hiérarchie catholique, il paiera ses audaces par de difficiles années de captivité dans le haut-lieu catholique et militaire de Częstochowa, dont il tirera néanmoins profit pour affirmer son leadership, avant de partir, libéré par les russes, pour ses séjours autrichien et allemand, où son embourgeoisement spectaculaire, avec garde prétorienne, restera précaire, à la merci des levées de fonds auprès de ses disciples dispersés et des exigences de ses créanciers. Après sa mort, en 1791 à Offenbach-sur-Main, sa fille Ewa s’attachera à perpétuer son culte et son œuvre et certains de ses disciples se fondront, avec plus ou moins de succès, dans les mouvements sociaux et politiques de l’époque, de la Révolution française à l’émigration en Amérique.

Car le récit d’Olga Tokarczuk n’est pas que l’histoire de Jakób Frank, c’est aussi celle, par une polyphonie narratrice, d’un groupe social et spirituel, dont les membres sont liés par des solidarités professionnelles au long des routes commerciales qui relient la Turquie et l’Europe, composée de provinces aux noms oubliés (la Podolie, la Lodomérie, la Samogitie,…). Ces hommes et ces femmes, ces dernières étant très nommément et activement présentes dans cette histoire, recherchent en même temps une émancipation spirituelle et une ascension sociale : faire des affaires, garantir la sécurité matérielle de la famille, promouvoir l’éducation des enfants n’est, en dépit des difficultés et des hostilités rencontrées, jamais incompatible avec l’idéal messianique incarné par le Maître. Il faut bien, au demeurant, lever les fonds nécessaires à sa mission. Tous ces disciples, bien sûr affectés au fil du temps et des épreuves par des doutes et des renoncements, oscillent entre l’obscurantisme de leur doctrine confuse et l’ouverture aux Lumières du siècle, entre la servitude à l’égard du Maître et de ses caprices, notamment sexuels, et l’émancipation séculière. C’est une foule bigarrée de personnages aux identités évolutives, qui changent leurs noms, aussi bien pour se reconnaître entre eux comme communauté nouvelle et soudée que pour se détacher de leurs origines en se fondant dans le siècle comme libres individus indépendants.  

Ecce Homo (Lovis Corinth, Kunstmuseum Basel)

« Abraham ou la cinquième Alliance » (Gallimard, 2020) est un conte où la langue alerte de Boualem Sansal manie la parabole pour explorer les errances politiques et religieuses du Moyen-Orient contemporain, avec une lucidité à la frontière de la résignation et de l’espérance. Sur le bord chaldéen de l’antique Mésopotamie, là où une bourgade moderne a pris la place de l’Ur archaïque, au sud de Babylone, c’est le temps de la première guerre mondiale, l’empire ottoman se délite tandis qu’anglais et français entament le redécoupage du Moyen-Orient. Une famille locale, sous l’impulsion de son patriarche, entend rejouer la geste d’Abraham, au cœur de la Genèse biblique, comme si l’humanité pouvait redémarrer à zéro, délestée des catastrophes qu’elle a elle-même engendrées. Le patriarche en question est un notable reconnu, leader d’un parti progressiste, qui entend peser sur les évolutions en cours, sans se soumettre à l’un des multiples belligérants. Et il voit, dans ce recyclage du mythe originel, le moyen d’y parvenir. Il convainc sa famille et ses amis et entend faire de l’un de ses fils le nouvel Abraham. Tous abandonnent leurs noms pour adopter les noms bibliques qui leur correspondent. Le patriarche, ainsi renommé Terah, et le fils, désormais Abram, s’engagent dans leur mission et vont, avec famille, amis, conseillers, serviteurs et troupeaux, parcourir de nouveau les chemins d’Abraham, jusqu’au pays de Canaan, en remontant d’abord vers le nord par le sillon de l’Euphrate, jusqu’à Harran en Turquie, puis revenant au sud en longeant la côte méditerranéenne, tout en s’efforçant de contourner les obstacles et les conflits. Là-aussi, la longue marche couvrira plusieurs décennies, jusqu’à la seconde guerre mondiale ; eux aussi cultivent le syncrétisme religieux, en mêlant les trois monothéismes dans cette recherche d’une nouvelle Alliance avec Dieu ; là-aussi, il y aura des stations qui dureront plusieurs années et seront l’occasion d’une sédentarisation prospère mais provisoire, notamment à Harran, où Terah achèvera sa vie, laissant ses ouailles poursuivre, sous la conduite d’un Abram désormais pleinement investi de sa mission prophétique, leurs pérégrinations jusqu’en Palestine, après le passage par l’épreuve égyptienne. L’écriture de Boualem Sansal emprunte le rythme d’une mélopée nomade, où les étapes se concluent par la discussion vespérale, communautaire et masculine, qui voit souvent s’opposer ceux qui veulent suivre à la lettre supposée la référence biblique et ceux qui y voient des injonctions inappropriées à un libre-arbitre mieux conscient des réalités contemporaines. Le patriarche, puis le prophète, concluent et tranchent ces discussions sur un mode subtil qui entend préserver la cohésion de la communauté.

Abram mènera à bien sa mission et rencontrera Dieu, mais la communauté nomade n’en connaitra pas moins la fatalité de la dissolution et de la dispersion, essaimant au travers des générations dans le Moyen-Orient jusqu’aux quatre coins du monde, engendrant des communautés centrifuges et concurrentes, rejouant à leur tour le cycle des rivalités identitaires, territoriales et religieuses. Abram, vieux, usé et désabusé, finit sa vie dans un taudis d’un faubourg d’Hébron. Le prophète meurt en philosophant sur le retour des déchirures entre peuples depuis si longtemps enracinés dans une même région. In extremis, il ne renonce pourtant pas à l’espérance.

Etrangement, la chute du livre de Boualem Sansal fait écho à la sentence qu’énonce, dans « Les livres de Jakób », Ienta, très vieille dame déjà dans les limbes de l’éternité, qui survole de son ultime conscience visionnaire l’odyssée messianique  de Jakób : « La ligne du temps connaît des moments très semblables les uns des autres. Ses fils ont leurs nœuds et leurs boucles, une symétrie revient régulièrement, quelque chose se répète, comme si tout était régenté par des refrains et des thèmes, cela se remarque non sans causer un certain trouble. Un tel ordre est embarrassant pour l’esprit, on ne sait qu’en faire. Le chaos semble toujours plus familier aux hommes, plus sécurisant, autant que le désordre que l’on a dans son tiroir ».

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