Deux films courageux sortis récemment montrent les périples, lourds de dangers, de migrants partis de loin pour rejoindre la terre promise européenne : « Moi capitaine », de Matteo Garrone, qui conte l’itinérance au travers du continent africain, puis de la Méditerranée, de deux jeunes sénégalais ; et « Green Border », d’Agnieszka Holland, qui immerge dans l’expérience vécue d’une famille syrienne et d’une femme afghane pour rejoindre la Pologne puis, pour la famille, la Suède, via la Biélorussie. « Green Border » fait référence explicitement à la crise frontalière de 2021 entre Pologne et Biélorussie lorsque l’autocrate Loukachenko se fit passeur en organisant des transferts aériens jusqu’à Minsk et en promettant aux candidats migrants un passage aisé de la frontière forestière entre les deux pays.
Les deux films ont des traits communs : ils sont très bien documentés sur les parcours, les étapes, les modalités de ces équipées plus que risquées ; ils décryptent le mélange complexe de nécessités, d’aspirations, d’illusions qui motive les migrants ; ils montrent sans concession les dangers, les agressions, les violences qui les guettent ; ils parlent sans fard des passeurs qui monnaient sans pitié leurs services et sont bien souvent des prédateurs. Mais les deux films sont très différents : Matteo Garrone raconte linéairement le périple de Seydou et Moussa, ses étapes, les arrêts forcés, les maltraitances, surtout durant l’étape libyenne, les coups de chance aussi, jusqu’à la traversée de la Méditerranée. Le film s’arrête lorsque la côte italienne est en vue et, d’une certaine façon, l’Europe reste hors champ. L’espérance reste permise et la rudesse extrême du périple s’en trouve quelque peu allégée. Seydou, qui tient la barre sur la précaire embarcation surchargée, fait ses preuves comme capitaine de fortune.

Le film d’Agnieszka Holland se déroule complètement sur le continent européen, dès lors que le groupe de migrants dont elle raconte les épouvantables tribulations débarque à l’aéroport de Minsk et rejoint, via des passeurs qui ne valent pas mieux que les prédateurs libyens, la frontière barbelée qui sépare la Biélorussie et la Pologne au sein de l’épaisse forêt primaire commune aux deux pays. C’est aussi la frontière extérieure de l’Union européenne. La famille syrienne et leur compagne d’infortune afghane vont alors être confrontés aux push back (refoulement) répétés : les garde-frontières biélorusses et polonais se renvoient les migrants comme des pongistes la balle au-dessus des filets, sans retenue dans les maltraitances, jusqu’au pire. L’Etat biélorusse instrumente sans ambigüité les migrants comme moyen de pression agressif sur la Pologne et l’Etat polonais, alors dirigé par le PIS (Parti « Droit et Justice », sic), n’est enclin à aucune miséricorde envers les migrants. La forêt est opaque et marécageuse, c’est la saison froide, les portables se déchargent ou sont confisqués par les garde-frontières : ce devient vite un calvaire au plus haut point traumatisant. Cette panique, cette souffrance sont filmées au plus près, dans un noir et blanc cru, et le spectateur n’en ressort pas indemne. Mais Agnieszka Holland ne fait pas que cela : au cours de chapitres successifs, elle porte son regard sur les garde-frontières, surtout du côté polonais, et sur les activistes polonais qui apportent leur aide aux migrants, à leurs risques et périls aussi. Elle donne sa part à certaines figures individuelles, à leurs réalités personnelles, à leurs états d’âme, à leurs engagements. Le film se termine sur une note à la fois optimiste et ambigüe lorsque, un an plus tard, la Pologne accueille massivement les premiers réfugiés ukrainiens : ceux-là sont des voisins.
L’itinéraire personnel d’Agnieszka Holland, qu’elle explicite dans un entretien tout récent du Monde (12 février 2024) n’est sans doute pas pour rien dans la sensibilité spécifique qui innerve ce film. Celui-ci a soulevé les passions lorsqu’il est sorti en Pologne à l’automne, non sans menaces sur sa réalisatrice. Un mois plus tard, les élections apportèrent le changement politique à la Pologne. La Biélorussie, elle, n’a pas changé.



Laisser un commentaire