Trois femmes en libre cavale

Un peu par hasard, j’ai lu ces trois romans à peu près au même moment. L’un, parce que cette histoire d’une parisienne artiste débarquant en solitaire dans un coin perdu de Bretagne pour y vivre m’intriguait (et je l’ai lue avant que le roman n’obtienne le prix Renaudot !) ; l’autre, parce que le livre m’a été offert et qu’en ce cas, je suis curieux de l’intention associée au cadeau (et je n’avais jamais rien lu de Lucy Fricke) ; le dernier, parce que j’ai un faible pour l’Amérique latine et le musée du quai Branly et que je dispose d’une petite collection de mini-huacos érotiques, copies bon marché des originaux se trouvant dans un musée de Lima – ces céramiques précolombiennes en forme de figurines animales ou humaines. Ces trois livres racontent des histoires qui, au premier degré, n’ont rien à voir entre elles. Et pourtant, le hasard de leur lecture rapprochée me fit ressortir d’autant plus leur trait commun : le destin de femmes qui s’émancipent, à leurs risques et périls, d’une trajectoire prédéterminée par leur propre histoire personnelle et son contexte relationnel et professionnel (version pdf de l’article téléchargeable ici).

La diplomate, Lucy Fricke, traduction d’Isabelle Liber, Le Quartanier, 2023

Friederike Andermann, Fred pour les intimes, est une diplomate allemande, de fort modeste extraction sociale, qui, la cinquantaine arrivant, parait atteindre l’apogée de sa carrière en décrochant le poste d’ambassadrice à Montevideo après être passée par des postes plus stressants, comme à Bagdad – l’Uruguay étant réputé pour être l’une des relatives oasis de calme de l’Amérique latine. Professionnelle consciencieuse, elle pénètre les milieux officiels de la capitale uruguayenne en jouant le jeu des mondanités habituelles. Elle sait respecter les formes mais s’extrait de la contraignante routine diplomatique en cultivant son jardin intérieur. Jusqu’au jour où une vilaine affaire lui tombe dessus sans qu’elle y puisse mais : une jeune touriste compatriote enlevée et assassinée, fille qui plus est d’une puissante patronne de presse allemande. La carrière de Fred subit un coup d’arrêt. Elle se retrouve consule à Istanbul, avec, comme avantage, un collègue amicalement apprécié comme ambassadeur allemand à Ankara. Elle prend cette rétrogradation relative avec philosophie car le séjour stambouliote et ses charmes ne sont pas pour lui déplaire. Mais elle va vite se frotter aux rudesses labyrinthiques de la vie politique turque. Elle se dévoue, avec son professionnalisme méticuleux et empathique, au soutien juridique et moral d’une commissaire d’exposition germano-turque, Meral, emprisonnée pour avoir montré des œuvres trop irrévérencieuses dans ses expositions. Elle doit y adjoindre, avec l’appui circonspect de l’ambassade, la défense du fils de Meral, venu en Turquie porter assistance à sa mère et suspecté par les autorités d’accointances avec l’opposition kurde. Et, comme un cheveu sur la soupe, un journaliste d’investigation allemand, déjà rencontré en Uruguay, vient compliquer la vie de cette célibataire résignée plutôt qu’endurcie. Il enquête sur les relations entre services de renseignement turcs et allemands et ce sujet brûlant le met dans le collimateur des autorités sans lui apporter un franc soutien de l’ambassade… Le scénario est instructif sur l’ambivalence des relations entre Allemagne et Turquie, où l’apparence diplomatique peut recouvrir des connexions moins avouables. Fred se trouve confrontée à une situation de blocage : trois compatriotes qui risquent gros, à savoir l’enlisement dans les méandres des tribunaux turcs, voire dans les geôles peu ragoûtantes du pays, même si Meral bénéficie d’une victoire juridique précaire qui lui offre une libération temporaire avec interdiction de sortie du territoire. Fred va sauter sur l’opportunité et sortir du cadre diplomatique imposé, en circonvenant habilement son ambassade et en organisant un exfiltration peu orthodoxe du trio, qui emprunte les chemins des migrants plutôt que la voie de la valise diplomatique. Elle joue sa carrière, sans qu’on sache ce qu’il en advient, mais gagne sur un autre plan, celui de l’élan vital, lorsqu’elle doit rentrer à Berlin, au chevet de sa vieille mère malade.

Le style du roman emprunte l’habitus diplomatique de ses personnages habitués à l’entregent et au tact qu’exige la pratique coutumière des marchandages internationaux : il est à la fois factuel et allusif, comme l’est un diplomate qui se veut attentif à la précision des faits et use d’un langage proportionné à la réceptivité de ses interlocuteurs mais qui n’en pense pas moins dans son for intérieur. Et le lecteur doit faire sa part de l’effort pour saisir dans les temps les arrière-pensées qui donnent aux personnages, en particulier Fred, plus de profondeur que ne le laisse soupçonner leur apparente platitude diplomatique.

Les insolents, Ann Scott, Calmann-Lévy, 2023

Si La diplomate relève du registre de la fiction réaliste, le roman d’Ann Scott oscille entre la fiction et l’autoportrait, si j’en crois des commentateurs mieux informés que moi. Comme son personnage, Ann Scott, qui fut, lis-je, « reine des nuits techno-queer parisiennes » (je reprends l’expression d’un article du Monde des livres) choisit le départ, l’exil, l’émigration, la fuite (quel est le mot juste ?) au fin fond de la terre bretonne. Comme les points de départ et d’arrivée, pas la nature de l’activité parisienne certes, recoupent mon expérience personnelle, ce fut parmi mes motifs d’intérêt pour ce livre.

Alex débarque donc dans un trou perdu de la côte bretonne. Ne roulant visiblement pas sur l’or, elle s’est contentée d’une location au rez-de chaussée d’une maison assez peu hospitalière, froide et humide lorsque la saison et la météo s’y prêtent. Heureusement, les plages souvent désertes ne sont pas loin, mais les commerces essentiels le sont nettement plus. Musicienne compositrice, notamment pour le cinéma, elle entend poursuivre l’activité qu’elle exerçait à Paris, en déménageant son studio technique et en comptant trouver dans cette solitude choisie un nouveau souffle créatif. Le frénétisme, les connivences obligées de la sociabilité parisienne, la pression de la reconnaissance par les pairs ont affadi cette créativité. C’est un retour sur soi, l’exercice d’une solitude précaire comme épreuve de soi, la mise à l’écart aussi d’embrouilles amoureuses multiples qui lui compliquent la vie. Ses amis parisiens, certains très proches, la moquent et lui prédisent un triste avenir, un enterrement affectif et social en province profonde. Le confinement consécutif à la pandémie de Covid lui tombe dessus et l’éloigne encore plus de la capitale et des amis inconditionnellement parisiens. Dans sa campagne et sur la plage, elle croise d’autres solitaires, dont certains portent leur propre itinéraire comme une croix. Ces rencontres restent aléatoires et fugaces. Pourtant, malgré les embarras divers, le sans-gêne du propriétaire de la maison, l’indifférence des quelques voisins, elle va se faire à cette nouvelle vie, retrouvant dans un rythme plus contemplatif les motivations auparavant engendrées par la pression stressante de la deadline. Elle explore avec attention ses sensations, se fie à la droiture de sa conscience, se remémore avec précision les amitiés et les amours passés, trop souvent tronqués et frustrants, les soumettant à une sorte d’examen clinique rétrospectif. Et puis, un jour, les amis fidèles finissent par revenir à elle. Elle s’est installée, cultive son jardin créatif et n’envisage plus le retour à Paris.

Le roman a le rythme d’un journal personnel de voyage qui enchaîne avec fluidité et simplicité les sensations, les souvenirs, les évènements mineurs, les échanges avec les amis restés au loin. Avec des aperçus, en forme de diversions bienvenues évitant le narcissisme, sur des personnages de rencontre ou de l’entourage, qui finalement tournent autour d’Alex, comme si elle n’était pas à la périphérie, mais toujours au centre, malgré son exil volontaire.

Portrait huaco, Gabriela Wiener, traduction de Laura Alcoba, Métailié, 2023

L’autoportrait (qui a son droit à la fiction) est d’autant plus explicite que le patronyme assumé de l’autrice est au cœur de l’histoire qu’elle raconte. Gabriela, venue du Pérou, vit depuis près de deux décennies en Espagne, à Madrid. S’émancipant de la condition de chola – le cholo ou la chola désigne la personne, souvent métisse, qui a, dans les pays andins, des origines indigènes, a fortiori si elle en manifeste les traits physiques – elle rejoint celle, tout aussi négativement connotée, de sudaca, désignant l’immigrée latino en Espagne. La racisation péjorative a franchi allègrement l’Atlantique, en sens inverse de Colomb. Et pourtant Gabriela porte un patronyme qui sonne européen, hérité d’un aïeul qui fit un passage assez bref mais remarqué au Pérou : Charles Wiener fut un archéologue français, d’origine juive autrichienne, né à Vienne en 1851 et venu jeune à Paris, naturalisé français en 1878. Le personnage a une fiche Wikipedia consistante : ce n’était pas n’importe qui ! Durant son séjour assez court au Pérou, à cheval sur les deux années 1876-77, il eut donc le temps de procréer, inaugurant ainsi, au fil des générations et des métissages successifs, une lignée de Wiener cholos. Découvrant au musée du quai Branly la collection de huacos rassemblée par cet aïeul (initialement déposée au musée ethnographique du Trocadero créé en 1879) et saisie par sa propre ressemblance physique avec ces statuettes, Gabriela ressent plus vivement le poids de son patronyme et se replonge dans l’histoire de son ascendance familiale, mettant à profit un retour au Pérou motivé par le décès de son père. C’est une double enquête qu’elle mène, sur la réalité du personnage Charles Wiener et de sa descendance et sur la double vie de son père, intellectuel marxiste convaincu, plongé dans la cruelle histoire contemporaine du Pérou et, par surcroît, praticien du polyamour. Gabriela tente de reconstituer cette double histoire, parfois en laissant fonctionner son imagination, pour mieux s’y confronter.

Charles Wiener n’était pas un personnage parfaitement recommandable : c’était un huaquero, autrement dit un pilleur de tombes archéologiques (les huacas). Il semble s’être approprié les découvertes faites par d’autres. Ses écrits témoignent, à l’égard des populations indigènes, d’un racisme se donnant une allure positiviste, certes typique de l’époque. En tout cas il revint en France avec un butin et des titres de gloire, arguments suffisants pour se construire une carrière académique et diplomatique. Il revint aussi avec un enfant indigène destiné à figurer dans un zoo humain, attraction des expositions universelles. Il a approché la découverte du site de Macchu Pichu, sans y parvenir.  Et, au-delà de son cas personnel, l’archéologie de l’époque n’était guère hantée par le scrupule (on se souvient de Malraux, quelques décennies plus tard, pillant un temple kmehr). Il reste que le sérieux et l’apport de Charles Wiener sont aujourd’hui fortement relativisés par des chercheurs qui revisitent les pratiques archéologiques de l’époque. C’est le cas de Pascal Riviale, historien de la présence française au Pérou, que Gabriela rencontre à sa demande. Elle raconte cette entrevue et ses échanges avec le chercheur, qui devient donc un personnage à part entière du livre (à son corps défendant ?). Riviale minore le rôle et les qualités de Charles Wiener, le voit quasiment comme un fabulateur, un « raconteur » en tout cas, et doute, en plus, de la réalité de l’ascendance de Gabriela, s’appuyant sur quelques incertitudes d’état-civil. Voilà qui est plutôt traumatisant, a fortiori lorsque c’est formulé non sans quelque morgue académique typiquement française…

Gabriela n’est cependant pas femme à se laisser démonter. Curieuse et persévérante, elle n’est pas venue vivre et travailler en Europe pour qu’on la traite à son tour comme une fabulatrice. Et son écriture, impulsive et tendue, parfois anxieuse, où la pensée et les sentiments vivent au rythme même de cette écriture, est à l’image de son tempérament. Que faire néanmoins d’un aïeul qui excite la curiosité mais qui s’avère un personnage perturbant pour sa descendante intimement marquée par l’empreinte coloniale persistante sur son pays ? Juif converti, Charles Wiener est devenu, par volonté d’assimilation, un agent actif de la colonisation culturelle portée par la troisième République française. La réponse en acte de Gabriela relève plus de Freud que de Marx, à la différence de son papa, mais elle a hérité de celui-ci la propension au polyamour, permanent ou circonstanciel, et le pratique avec une détermination et une sincérité plutôt joyeuses, sans en éviter pour autant les embrouilles affectives. Quitte à relever d’une filiation bâtarde, autant l’assumer jusqu’au bout en pratiquant une sexualité flexible, un franc métissage des relations conjugales et amoureuses. Gabriela participe à un atelier « Décoloniser mon désir » et le raconte avec une certaine auto-ironie, pas dupe de l’habillage wokiste : c’est plutôt l’occasion d’une nouvelle aventure affective et sexuelle. Décoloniser le désir, Frantz Fanon en avait déjà parlé à sa façon dans Peaux noires, masques blancs mais aujourd’hui on lui reprocherait sans doute de parler du désir féminin à partir d’un point de vue très masculin. Tributaire d’une histoire qui échappe à son emprise et trouble sa conscience, Gabriela s’en émancipe par l’exercice d’une liberté personnelle qui n’est pas sans risques, ni contreparties, et ne rend de comptes à personne d’autre qu’elle-même.     

 

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑