Introspection post-Brexit

La césure du Brexit incite visiblement des écrivains britanniques à une introspection romanesque remontant l’histoire du Royaume-Uni au cours des dernières décennies pour explorer le croisement du cours de cette histoire et de destins individuels et familiaux qui se jouent sur un espace plus vaste que l’île rattrapée par son atavisme insulaire. Un retour revigorant et réflexif sur le roman national.

Au fil de ses romans, Jonathan Coe rend familier ce pays si proche et si exotique, parfois si excentrique pour les continentaux, qu’est le Royaume-Uni de Grande-Bretagne. Dans son roman « Le Royaume Désuni » (Gallimard, 2922, traduction de Marguerite Capelle), il retrace, au travers d’une saga familiale ancrée dans la modeste localité de Bournville, proche de Birmingham et surtout connue pour son usine de chocolat Cadbury, soixante-quinze ans d’histoire britannique (d’ailleurs, le titre original du roman, c’est « Bournville », adapté d’une manière un peu aguicheuse à l’édition française, car, après tout, le royaume n’apparait pas aussi désuni que ça dans le roman, enfin pas plus que d’autres sociétés européennes…). Une saga de famille de la classe moyenne, comme on en trouve partout en Europe. La saga commence avec l’issue victorieuse de la deuxième guerre mondiale et est ponctuée par une série d’évènements symboliques ou médiatiques (du couronnement d’Elisabeth en 1953 aux funérailles de Diana en 1997, en passant par la victoire de l’Angleterre lors de la coupe du monde de football en 1966), qui sont autant d’occasions de réunions familiales et de tests de cohésion de la famille plus ou moins élargie. La saga se poursuivant jusqu’à aujourd’hui, on découvrira ainsi comment la guerre intra-européenne du chocolat dans les années 1990, menée à huis clos lors de savoureuses réunions bruxelloises,  sema les germes du Brexit, le chocolat britannique trop riche en graisses végétales n’étant pas jugé digne de circuler librement sur le marché européen… On croise même dans l’affaire un certain Boris, rejeton excentrique et peu scrupuleux de l’élite, qui officie alors comme journaliste à Bruxelles. Jonathan Coe porte sur sa galerie de personnages un regard attentionné, qui mêle dans un joli équilibre le respect et l’ironie. Dans cette rétrospective sur soixante quinze ans, il y a quelque chose qui fait penser, dans une autre veine, un autre style, au livre « Les années » d’Annie Ernaux: la capacité d’un exercice littéraire à saisir les fils et les nœuds d’une longue séquence historique, de ce qui change et de ce qui ne change pas…

On retrouve cette envergure historique dans « Leçons » de Ian McEwan (Gallimard, 2023, traduction par France Camus-Pichon). Roland, jeune adolescent au début des sixties, qui a grandi en Libye là où son père militaire était affecté, envoyé dans une pension d’Ipswich par ce père autoritaire qui impose ce choix à son épouse, noue une relation particulière avec sa professeure de piano. Cette relation perturbera ses études et pèsera sur toute sa vie d’adulte, compliquant ses relations avec ses futures compagnes et l’affectant d’un trouble existentiel qui, sans être dramatique, le rend vulnérable à une pusillanimité pénible. Devenu pianiste de bar, en plus d’autres jobs précaires, il se retrouve seul à élever son petit garçon, son épouse Alissa, d’origine allemande, ayant choisi le retour en forme d’exil sur sa terre natale pour y devenir une écrivaine reconnue. L’Allemagne compte beaucoup dans les écarts de Roland au cours à la fois routinier et incertain de sa vie britannique. Le père d’Alissa fut parmi les sympathisants de la Rose Blanche, cette rébellion de jeunes allemands contre le nazisme réprimée sans pitié. Roland noue des amitiés à Berlin-Est avant la chute du mur et assiste avec empathie à cette chute lorsqu’il part à la recherche d’Alissa disparue. Plus tard, son fils, devenu mathématicien expert du changement climatique, s’installe à Potsdam avec sa compagne allemande. Les péripéties familiales de Roland ne s’arrêtent pas là. C’est une chronique douce-amère de demi-réussites, de demi-échecs, avec sa part de chagrin, qui vont de pair avec les glissements de la vie politique britannique, de Thatcher en Johnson (qu’on retrouve inévitablement). Roland, sympathisant travailliste critique, intéressé mais pas vraiment convaincu par le moment blairiste, s’en accommode tant bien que mal comme il s’accommode des propres aléas de sa vie. Et pourtant, il se constitue au fil du temps une communauté familiale aimante qui lui offre, lorsque l’âge vient, un bonheur modeste mais sûr. Le style empathique et réflexif de Ian McEwan propose ses leçons de vie, sans didactisme, sans garantie qu’elles en soient vraiment : comment vivre, aussi heureusement que possible, avec le poids des épreuves du passé et avec la conscience lucide des changements, autour de soi, que l’on ne maîtrise pas ?

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