L’humour au temps de la guerre, technique de survie

Quand on devient familier d’un écrivain parce qu’on l’a lu depuis longtemps et régulièrement, fidèle au rythme et au style de ses publications, cette familiarité reste cependant quelque peu abstraite, comme celle d’un personnage un peu fantomatique qui vous accompagne sans que, comme lecteur, on puisse le connaitre vraiment. Et lorsque l’occasion se présente, c’est un peu comme si rencontrer le romancier, c’était aussi rencontrer un personnage de ses romans. Andreï Kourkov, romancier ukrainien de langue russe né près de Leningrad et citadin de Kiev, passant désormais à l’écriture en ukrainien notamment dans ses livres pour enfants, est un écrivain dont le personnage attachant confirme l’humanisme teinté d’une douce ironie qui émane de ses livres.

Ses romans des années 1990 et 2000 empruntent souvent, pour conter les petits et grands drames de la réalité post-soviétique, une tonalité burlesque et onirique qui emporte le lecteur dans les aventures de ses personnages. Dans un entretien de 2019, il se réfère aux écrivains qui l’ont influencé, Boulgakov, Platonov, Kafka, entre autres. J’ai ma petite bibliothèque Kourkov, inaugurée il y a déjà un bon moment, bien avant que l’agression russe fasse jouer à l’auteur un rôle (« discret », dit-il) d’ambassadeur culturel de son pays en proie à cette guerre imposée. Andreï Kourkov participait une nouvelle fois au festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, du 7 au 9 juin 2025, et l’humour contenu de ses interventions était comme un antidote au pessimisme de la tragédie. Il présentait son nouveau livre, le second, après Journal d’une invasion en 2023, qui rassemble des chroniques de ces années de guerre, Notre guerre quotidienne (aux éditions Noir sur Blanc). Car, dit-il sans ambages, écrire de la fiction lui est difficile dans les conditions d’instabilité instaurées par la guerre : le plaisir n’est pas là – sauf à s’éloigner du temps présent, pour éviter de tomber dans une littérature de propagande, et remonter dans l’histoire, si bien que le troisième tome des amours périlleux de Samson et Nadejda dans l’Ukraine troublée de 1919, après L’oreille et Le cœur de Kiev, est quand même annoncé pour l’automne.

La guerre distancie des valeurs matérielles et disperse les amis. C’est le temps d’un « optimisme gris » : on ne sait pas quand la guerre finira et si on y survivra. La vie quotidienne dans la guerre, c’est comme « une maladie, à laquelle on s’habitue », dit Andreï Kourkov. « Les Ukrainiens jouent chaque jour, chaque nuit, à la roulette russe ». Ils sont, plus que jamais, confrontés aux « tristes absurdités » de l’agression russe, ce penchant à l’absurdité si présent dans les histoires post-soviétiques d’Andreï Kurkov, mais aujourd’hui dénué de toute légèreté (ainsi la mémorisation de mauvais poèmes pro-russes imposée comme une torture aux prisonniers ukrainiens). Les Ukrainiens disposent, sur leurs smartphones, d’une application qui les prévient de la survenue de drones ou de missiles : s’il s’agit de drones, il faut s’abriter dans un couloir bien isolé ; s’il s’agit de missiles, la cave est préférable. Et les caves sont parfois des anciens abris soviétiques reconvertis en bars, où l’on peut débattre longuement pour savoir si Gogol était plutôt russe ou ukrainien… Andreï Kourkov croit aux identités mixtes, loin des identités supposées idéalement pures. Il s’est émancipé d’une jeunesse soviétique en cultivant un individualisme libertaire qui imprègne la société ukrainienne et l’éloigne de la verticalité russe : les Ukrainiens n’attendent pas l’aval de l’autorité centrale pour prendre des initiatives. Et c’est l’une de leurs forces dans cette guerre. Notre guerre quotidienne en donne de multiples exemples, comme les initiatives citoyennes de financement participatif pour soutenir l’effort militaire. Qui lira ce livre approchera, grâce au talent de l’écrivain, les douleurs éprouvées par les Ukrainiens mais sera aussi impressionné par la richesse et le détail des informations qui témoignent de la créativité sauvegardée de la société ukrainienne. C’est une observation attentionnée et bienveillante des ressources manifestées par ses concitoyens dans cette guerre qui dure et épuise. Et, toujours, cet humour en demi-teinte, empreint de gravité, pour conjurer la peur.

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