Lohengrin, par Serebrennikov: la mort du romantisme

Comment transformer un opéra romantique du milieu du 19e siècle, qui célèbre le héros providentiel et messianique venu d’ailleurs, doté d’une supériorité quasi-divine, pour conduire le peuple au combat avant de renoncer, en une œuvre dénonçant la guerre de conquête, ses désastres humains et les troubles qu’elle engendre dans les esprits ? C’est le tour de force dialectique que réussit Kirill Serebrennikov – metteur en scène russe exilé et opposé à la guerre en Ukraine – dans sa mise en scène, à l’Opéra national de Paris, de « Lohengrin », opéra de Richard Wagner (en septembre et octobre 2023). Dans un parfait respect de la partition et du livret et une tenue magistrale de l’orchestre et des choeurs ! Mais en changeant, par l’adresse dans sa conduite du jeu des acteurs-chanteurs et des relations entre eux, l’angle de vue du spectateur sur cette histoire héritée de la vieille légende médiévale du Chevalier au cygne. Elsa, jeune femme de noble ascendance, traumatisée par la mort au combat de son frère, dont elle est tenue pour responsable, imagine la venue d’un sauveur providentiel, qui arrivera bien en la personne de Lohengrin et s’avérera un va-t-en-guerre versatile, à l’identité interdite, misant sur l’aura mystérieuse qui l’entoure, venu mobiliser les troupes blessées et résignées dans l’hôpital où Elsa est internée. Lorsque Wagner composa cet opéra en 1848, c’était encore un jeune homme adhérant au mouvement des révolutions démocratiques et nationalistes de l’époque, ce qui lui valut quelques ennuis. De l’eau a coulé sous les ponts depuis lors et, pour aller très vite, au cours des quasi-deux siècles qui ont suivi, le nationalisme s’est distancié de la démocratie pour prendre les couleurs revanchardes et impérialistes qu’on lui connait. Kirill Serebrennikov en prend acte et dévoile le sombre envers de la légende.

L’Ukraine, nation d’Europe

L’histoire de l’Europe centrale et orientale est mal connue par les Européens de l’ouest que nous sommes : ce n’est pas un sujet prioritaire de l’enseignement scolaire, alors que nous sommes voisins. La connaissance commune ne va souvent guère au-delà de la référence à quelques évènements marquants du siècle dernier, entre révolution russe de 1917 et chute du mur de Berlin en 1990. Cette méconnaissance n’aide pas à la compréhension des mouvements qui agitent cette région, où l’histoire des nations diffère sensiblement de la constitution des Etats-nations ouest-européens. C’est un obstacle cognitif qui facilite la perméabilité à des récits raccourcis ou distordus de cette histoire. Beaucoup de citoyens ouest-européens découvrent d’une certaine façon l’Ukraine à l’occasion de cette guerre. L’Ukraine, cette appellation apparue à la fin du 12e siècle à partir d’un terme slave désignant la frontière, la marche, le bord… (la version pdf du texte est téléchargeable ici)

Lire la suite « L’Ukraine, nation d’Europe »

De Gellner à Hobsbawm, ou la dissolution ratée du nationalisme dans le libéralisme

[version pdf du billet téléchargeable : Nationalisme_RelireHobsbawm_JFayolle_28octobre2019 ]

Lors d’une session de formation en Amérique Latine, un stagiaire costaricien, professionnel de la banque centrale de son pays, m’avait offert un billet tout neuf – et strictement commémoratif ! – de sa devise nationale : une scène joyeusement colorée, qui évoque commerce et prospérité, une allégorie de la nation épanouie au sein des échanges mondiaux. Et il est vrai que le Costa-Rica, dans un environnement centre-américain pour le moins difficile, est plutôt une nation apaisée. Mais l’ode à la nation n’est pas toujours aussi irénique.

Ernest Gellner a proposé une analyse puissante du nationalisme, non pas comme un phénomène archaïque, mais comme un processus d’homogénéisation interne, autant culturelle que politique, des sociétés de la modernité industrielle. Un précédent billet de ce blog rappelle cette analyse. Cette conception aide à comprendre la persistance ou la résurgence des aspirations nationalistes dans les sociétés contemporaines, ainsi que leur éventuelle dégénérescence en ethno-nationalismes porteurs d’exclusion des groupes et personnes dont l’appartenance à la communauté nationale est rejetée.

Cette approche présente un paradoxe. Se maintenant explicitement à distance d’une approche marxiste en termes de classes, elle laisse dans le flou le rapport entre le nationalisme et le capitalisme, comme modalité historique dominante de la société industrielle. Pourtant, sur la longue période, la progression du capitalisme est au cœur de la dialectique entre le développement de “l’économie-monde”, comme mise en réseau de centres marchands et productifs dispersés, et la transformation de l’organisation socio-économique dans un cadre institutionnel national. Dans la seconde partie du XIXe siècle, la mondialisation concurrentielle de l’époque, qui perturbe les équilibres socio-économiques établis, pousse à la “nationalisation des capitalismes”[1], notamment autour de l’unification nationale du marché du travail et de l’intégration institutionnelle des masses populaires. L’épanouissement des sociétés bourgeoises met à profit le mariage du capitalisme et de la nation, y compris pour rationaliser la mobilisation du travail salarié et encadrer institutionnellement les classes laborieuses autant que dangereuses[2]. Si l’idée et le sentiment de la nation viennent de loin, le capitalisme organise et modernise la nation sous hégémonie bourgeoise[3]. Lire la suite « De Gellner à Hobsbawm, ou la dissolution ratée du nationalisme dans le libéralisme »

Passion d’Europe: entretien avec Philippe Herzog

Philippe Herzog, avec qui j’entretiens un compagnonnage intellectuel et politique de longue période, a publié en octobre 2018 « D’une révolution à l’autre ».

C’est un livre de mémoire et d’espoir, d’expériences et d’engagements. Polytechnicien passé à l’économie, Philippe Herzog fut un acteur de la planification française avant de devenir professeur d’Université. Il s’engage au Parti Communiste Français, dont il devient un dirigeant dans les années 1970, en charge de l’animation de sa section économique. Cet engagement affirme sa dimension européenne lorsqu’il est désigné tête de liste du PCF pour les élections au parlement européen en 1989. J’ai participé à cette liste, en position non éligible, mais pleinement impliqué dans la campagne conduite par Philippe dans un esprit pro-européen à la fois critique et constructif. Philippe Herzog va ainsi inaugurer une séquence de trois mandats de député européen, jusqu’en 2004, alors même qu’il quitte le PCF en 1996. Il s’appuie sur l’association Confrontations Europe, qu’il lance au début des années 1990, pour nourrir son activité au Parlement européen et ses interventions sur les enjeux de la construction européenne, puis devient conseiller spécial auprès de Michel Barnier à la Commission européenne de 2009 à 2014. Cet engagement européen persévérant se poursuit sans relâche jusqu’à aujourd’hui, stimulé par les contradictions et les crises qu’affronte l’Union européenne.

Dans la foulée d’une lecture attentive de son livre, j’ai conduit un entretien avec Philippe Herzog pour le compte du webzine Variances des anciens élèves de l’ENSAE (Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique), qui en publie des extraits. L’intégralité de l’entretien peut être trouvée sur le site du club Europe 21 qu’anime Philippe ou téléchargeable ici : Entretien_J.Fayolle_P.Herzog_Variances_Avril2019

Relire « Nations et nationalisme », d’Ernest Gellner

[version pdf du billet téléchargeable: Nationalisme_RelireGellner_JFayolle_2juin2018]

Ernest Gellner (1925-1995), anthropologue et sociologue britannique d’origine tchèque inscrit dans les filiations weberienne et durkheimienne, a proposé dans son ouvrage publié en 1983, Nations and nationalism (Basil Blackwell, Oxford), et édité en français par Payot en 1989, une vision décapante du phénomène nationaliste, qu’il est utile de relire à l’heure de ses résurgences. Lire la suite « Relire « Nations et nationalisme », d’Ernest Gellner »

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑