Crimes sans châtiment

Ou : ce que l’impunité dit d’une société et ce qu’elle lui fait.

Les films d’Andreï Zviaguintsev dissèquent au scalpel la société russe, montrant en une coupe verticale le haut et le bas, le bas domestique qui tente de se tenir à distance du haut brutal et tyrannique. Mais la logique duale du pouvoir arbitraire et de la soumission fataliste diffuse par porosité dans la société et contamine l’intimité familiale.

Le personnage qui apparait sur une des images du film à titre de héros posthume, Nikolaï Sokolov, est un personnage secondaire de l’intrigue, laquelle fait d’une crise intime une tragédie encastrée dans l’horreur de la guerre d’agression contre l’Ukraine. Mais le personnage devient emblématique de cette horreur drapée dans l’hypocrisie collective. Ce Nikolaï Sokolov est le responsable de la sécurité de l’entreprise dirigée par Gleb, entrepreneur aisé et stressé d’une ville de province, qui s’inquiète de voir fuir à l’étranger plusieurs de ses collaborateurs qualifiés – c’est au temps de la mobilisation partielle de septembre 2022 qui vise à alimenter en ressources fraiches le front ukrainien. Gleb demande à Nikolaï de filer discrètement et efficacement son épouse afin de savoir qui est l’amant de cette dernière. Il le saura et, égaré dans le labyrinthe de ses sentiments, se chargera lui-même de la suite de l’affaire. Puis, pour se protéger de toute indiscrétion, Gleb met le nom de Nikolaï dans le contingent de quatorze noms – le chiffre du mythe – que lui réclame, sur un ordre venu d’en haut, le maire de la ville, à lui comme à d’autres entrepreneurs, pour envoyer ces recrues aussitôt sur le front. Pour les treize autres, ne voulant pas perdre ses collaborateurs, Gleb embauche sur le tas un groupe entier d’hommes déjà bien abîmés par la vie, prétendument pour des tâches logistiques, et inscrit illico presto leurs noms sur la liste du contingent demandé. On sait que c’est ainsi que, pour partie, la Russie a alimenté ses troupes sur le front en mobilisant ses indésirables – la « viande ». Nikolaï, déjà d’un certain âge, n’en reviendra pas mais aura droit à sa notoriété posthume.

Il y aura bien des policiers curieux pour enquêter sur l’affaire de l’amant disparu. Mais Gleb sait faire jouer ses relations locales pour un retour de service et les enquêteurs seront sommés de regarder ailleurs : le crime individuel s’encastre parfaitement dans l’acceptation collective de l’opération dite spéciale. Le minotaure est à double tête. Quant à Galina, l’épouse de Gleb, en mal de vivre dans son couple défait et dans son milieu social privilégié et superficiel, elle pleure amèrement son amant mais n’est pas Anna Karénine. Elle se résout à accepter la violence du fait accompli et trouve même peut-être quelques mérites « héroïques » à son mari. En un épilogue cynique, le couple apparemment rabiboché prend l’avion pour des vacances en Grèce, comme si de rien n’était. Zviaguinsetv réussit pleinement l’insertion d’une intrigue d’inspiration chabrolienne dans la déroute morale de la société russe – il assume bien volontiers son remake de « La femme infidèle » de Chabrol.

Il n’y a qu’un seul innocent dans l’histoire, Serioja, le fils du couple, au seuil de l’adolescence, plutôt timide et vulnérable, qui vit un peu dans ses nuages et à qui son père veut apprendre les « règles » de la vie dans la jungle sociale. Combien de temps avant qu’il soit contaminé par ce désastre moral – ou qu’il s’en échappe pour son salut ?

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