Puisque c’est jour de commémoration de la mort, il y a juste un demi-siècle, du grand timonier, commémorons de façon un peu irrévérencieuse, grâce au livre du romancier chinois Lian Yanke, grand maître du burlesque historique, publié en Chine au début du millénaire mais publié en français seulement en 2025, dans une traduction héroïque de Pierre-Mong Lim aux éditions Picquier, « Dur comme l’eau », un roman dramatiquement et érotiquement désopilant, quitte à faire dans l’oxymore, mais après tout, la révolution culturelle était le temps des oxymores puisqu’il s’agissait notamment de rééduquer les maîtres par le verbe et la violence de jeunes ignorants. Le livre échappa à la censure, mais, par la suite, au fur et à mesure de l’écriture d’autres œuvres licencieuses, Yan Lianke joua au chat et à la souris avec la censure. Il vit toujours en Chine.
C’est donc au temps de la révolution culturelle. Gao Tsé-Toung (!) – dans les appellations chinoises, le patronyme précède le prénom – s’en revient de l’armée dans son village perdu au pied des monts Balou, vieux bourg encore plongé dans la vie traditionnelle. Il n’est guère motivé pour reprendre une activité paysanne, paresse plutôt et, marié, traite avec désinvolture son épouse et ses deux enfants, mais, en ville, il a pris goût aux jouissances de l’activité révolutionnaire, il ambitionne de devenir le leader local de la nouvelle étape révolutionnaire et de monter ainsi dans la hiérarchie politique. C’est lui-même qui narre ses aventures, sur un ton qui oscille entre un lyrisme kitsch et un opportunisme prosaïque. Il ramène aussi de la ville un éblouissement amoureux pour Xia Rouge Mei, du même village et rencontrée par hasard sur une voie de chemin de fer. « Le Président Mao a dit : “Les femmes peuvent soutenir une moitié du ciel.” A présent je sais qu’elle m’attendait là, mon autre moitié du ciel ». Tous deux sont mariés et vont imbriquer, en un unique et irréversible élan, leur passion révolutionnaire, impitoyable, et leur passion amoureuse, irrépressible. La seconde sublime et trahit la première, leurs échanges amoureux parlent la langue de la révolution et détournent ses slogans. Ils n’échappent pas à quelques contorsions : dans leurs lieux secrets de rencontre, Gao Tsé-Toung a besoin d’entendre au loin les chants révolutionnaires diffusés par haut-parleur pour commettre l’acte d’amour. Puis ils s’organiseront : Gao Tsé-Toung creuse un tunnel souterrain entre leurs deux maisons familiales pour abriter leurs étreintes clandestines dans la chambre d’amour située à mi-chemin. Gao-Tsé Toung est une sorte de Buster Keaton de la révolution culturelle, transformant ses gaffes monstrueuses, qui font des victimes, en victoires politiques et meurtrières sur ses adversaires inventés. Mais ce triomphe souterrain d’une passion réciproque n’aura qu’un temps et l’histoire tournera mal lorsque la pruderie des autorités politiques reprendra le dessus et qu’elles décideront de punir, avec une perversité méticuleusement bureaucratique, les deux amants adultères et incorrigibles. Ceux-ci trouveront encore l’occasion d’un érotique et ravageur coup d’éclat final, allumant le feu de leur violence politique et iconoclaste. Ils clameront jusqu’au bout leur foi en la révolution et leur amour inextinguible, sans remord, face à la foule éberluée qui assiste à leur exécution.
« Ils ne nous fusillèrent pas dans la fosse de sable qu’ils avaient creusée sur la berge. Ils nous exécutèrent sur l’estrade même où, suite au procès, la musique continuait de jouer. Cependant, au moment où nos corps sacrifiés et sanglants s’effondrèrent, Rouge Mei et moi étions toujours bien serrés l’un contre l’autre, nos deux bouches prises dans un inextricable baiser ».
La révolution culturelle fut un grand carnaval meurtrier. Elle aussi se mit à dévorer ses enfants, lorsqu’ils crurent que les masques de justiciers qu’ils avaient pris leur autorisaient toutes les libertés.


Laisser un commentaire